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L’enfant algérien Orphelin de la lecture

11 février 2012

Ahmed Tessa, LECTURE

le 23/07/2005 | 0:00

Des statistiques récentes établies par les services spécialisés de l’ONU donnent la chair de poule. Elles concernent l’ensemble des pays arabes, dont fait partie l’Algérie.

La production cumulée de tous les pays arabes peine à atteindre 1% de la production mondiale en livres, en revues et en journaux ; beaucoup moins que celle d’un seul pays, l’Espagne. En tête des ouvrages édités dans les pays arabes trône le livre religieux, suivi des ouvrages didactiques à usage scolaire et des livres parapsychologiques sur l’interprétation des rêves, par exemple. Ce pays européen produit chaque année l’équivalent de ce qu’ont produit les Arabes depuis l’ère abasside : un total de 10 000 livres. Alors que les pays développés dépensent 6000 dollars par habitant et par an pour la consommation culturelle (les livres en particulier), le citoyen arabe n’en dépense que 350 dollars par an. Parmi les causes de cette faillite culturelle qui frappe de plein fouet les pays arabes, le document de l’ONU cite : la cherté des livres, la précarité sociale, l’absence de liberté de création (la censure et l’autocensure qui va avec). A l’évidence, le tableau noir de la pauvreté culturelle arabe tel que dépeint par l’étude onusienne s’applique aussi à notre pays.

Le rôle de l’état

 Tout est dit dans cette sentence : «La lecture se porte très mal en Algérie.» Elle fait l’unanimité tant au sein du public féru de la chose que parmi les professionnels du livre et les décideurs en charge du secteur. Pour cerner la problématique en débat, il y a lieu de distinguer ses deux versants : en aval, avec le rôle de l’Etat et des intervenants dans la chaîne éditoriale ; en amont avec le problème qui engage la famille et l’école. Les différentes prises de position du syndicat des éditeurs et de l’association des libraires s’accordent à dire que ces métiers connaissent des difficultés. Lors d’une émission radiophonique sur les ondes de la Chaîne III, un libraire et une éditrice concernés de très près par la lecture pour enfants ont dressé un tableau peu reluisant. En la matière, la production nationale est médiocre et atteint des prix de revient exorbitants. En plus de sa cherté, le livre pour enfants «made in Algeria» souffre la concurrence du livre importé. Dans les deux cas, les bourses moyennes sont exclues du circuit. Les enfants issus des classes sociales défavorisées ne connaissent du livre magique et merveilleux que les vieux manuels scolaires trop didactiques pour leur procurer un plaisir et répondre à leurs centres d’intérêt. Ce cercle vicieux des coûts de production pénalisent les petits lecteurs et interpellent les pouvoirs publics. L’intervention de l’Etat est incontournable. Le livre s’apparente au médicament : il nourrit l’esprit, guérit du mal-être existentiel et révèle, parfois, des vocations cachées. Depuis le retrait de l’Etat du soutien au prix du livre, les étals des librairies – celles qui n’ont pas changé de destination commerciale – se sont enflammés. Une telle situation ne peut durer sans déstabiliser le potentiel intellectuel du pays, déjà chahuté par d’autres dérives. En annonçant la signature de deux conventions avec les collectivités locales et le ministère de l’Education nationale, le ministère de la Culture semble décidé à redynamiser les bibliothèques municipales brinquebalantes et celles squelettiques des établissements scolaires. Il s’agit là d’une opération salutaire pour la promotion de la lecture dans notre pays. Pourvu que les signataires jouent le jeu à fond.

Les professionnels

En relais de cette initiative du ministère de la Culture, il reste à encadrer et à encourager la chaîne du livre, voire à sanctionner certaines pratiques qui n’honorent pas la profession d’éditeur. C’est le seul moyen d’ asseoir les fondements d’une production de qualité à des prix abordables pour le citoyen moyen. Un tel chantier est difficile à concrétiser, les vocations ne courent pas les rues dans le monde des professionnels du livre pour enfants. N’est pas créateur, éditeur ou libraire qui veut ! La poignée d’entre eux restés fidèles à l’éthique de leur métier a du mal à se faire entendre dans la jungle du libéralisme sauvage. L’appât du gain facile a drainé vers ces métiers des maquignons de la culture qui s’embarrassent peu des normes à respecter. En feuilletant des livres pour enfants produits en Algérie, la première impression qui saute aux yeux est l’absence de professionnalisme : aucun soin esthétique. La couleur, l’iconographie et le papier rebutent le petit lecteur. Quant aux textes choisis, ils exhibent la méconnaissance par les auteurs des ressorts psychologiques de la motivation enfantine. Quand il ne s’agit pas de livres d’endoctrinement ! Est-ce pour autant que tout est noir ? Dieu merci, des compétences avérées existent. Elles ne demandent qu’à être valorisées et soutenues par l’Etat. L’intervention de ce dernier – à fonds perdu s’il le faut – est incontournable. Dans le cas contraire, c’est la culture nationale qui en pâtirait. Le tsunami de la mondialisation est implacable, il risque à court terme d’effacer toute trace d’identité culturelle spécifique à notre pays. La dévitalisation culturelle est en marche en Algérie après 43 ans d’indépendance. Un exploit que la colonisation n’a pas réussi à réaliser en 132 années de présence. Il fallait le faire ! Cette note de pessimisme rejoint l’adage populaire «il n’y a pas de culture sans lecture». Dont acte…

Aux sources de la lecture

Toutefois, nous ajouterons à cet adage : «… Et pas de lecture sans apprentissage scolaire.» Nous voilà aux sources mêmes de la lecture : l’école et, à un degré moindre, la famille. La langue maternelle écrite ne participe pas de l’environnement naturel de l’enfant de moins de six ans, âge de l’initiation à l’écrit et à la lecture. Pour l’enfant, de la naissance à sa scolarisation, la lecture n’est pas ce besoin vital à l’instar du langage (langue orale), de la nourriture ou du jeu. La transcription de la langue maternelle est une invention des adultes et à ce titre, elle ne peut être maîtrisée par l’enfant que suite à l’intervention des adultes par le biais d’un apprentissage spécifique. Cet apprentissage n’est pas une mince affaire, comme on pourrait le penser. Le passage de la langue orale – qu’il a apprise de façon empirique – à la langue écrite exige de l’enfant des aptitudes qu’il ne possède pas de façon spontanée. La famille peut (et doit) l’aider à les développer, avant que l’éducation préscolaire et l’école primaire ne prennent le relais de façon structurée avec des pédagogies appropriées. Selon les spécialistes du domaine, un véritable cahier des charges est imposé à l’enfant pour pouvoir accéder au code écrit de sa langue maternelle. Dans certains pays, le début de l’initiation à l’écrit et à la lecture est retardée jusqu’à ce que l’enfant ait atteint les niveaux de maturité et de maîtrise exigés. L’âge de six ans pour l’entrée à l’école ne s’explique nullement par des raisons pédagogiques ou psychologiques : généralement à cet âge, les préalables des apprentissages scolaires (écriture, lecture et calcul) ne sont pas réunis. Seule l’éducation préscolaire avec une pédagogie et une organisation qui lui sont propres arrive à accélérer l’émergence de ces aptitudes nécessaires à l’initiation. D’où l’importance de l’école maternelle. Quelles sont les préalables à l’initiation, à l’écriture et à la lecture ? Les spécialistes citent entre autres un langage suffisamment développé, une audition et une vue normales, une claire conscience de son schéma corporel, une structuration spatio-temporelle suffisante, une bonne maîtrise neuro-motrice, une habilité phonologique (discernement des sons), un âge mental (entre cinq ans et demi et sept ans) qui l’habilite à maîtriser les fonctions intellectuelles essentielles à la lecture, à savoir l’aptitude à l’analyse, à la synthèse et à l’acquisition de la fonction symbolique. Des activités ludiques permettent de former et de développer ces traits de la personnalité de l’enfant : elles constituent l’essentiel de la pédagogie de l’éveil.

Le milieu familial

Sans rentrer dans le détail de la pédagogie de l’éveil à la lecture qui est du ressort exclusif de l’éducation préscolaire et du début du primaire, il y a lieu de souligner l’importance du milieu familial. La famille est la première école. Le bain de langage que l’enfant reçoit de sa famille conditionnera son aisance intellectuelle et le développement des habiletés phonologiques indispensables à l’entrée en écriture et en lecture. Des parents qui ne communiquent pas avec leur enfant dès sa naissance le privent d’une riche expérience qu’il aura du mal à récupérer. Une famille où trônent en bonne place les livres, les journaux et les revues sensibilisent l’enfant en le familiarisant avec l’écrit et la lecture. Faudrait-il encore qu’ils prennent l’habitude de voir ses parents lire. Des parents instruits peuvent aiguiser leur curiosité en prenant connaissance des activités ludiques pratiquées en maternelle. En les appliquant sous forme de jeux complices avec son enfant, ils l’aideront à renforcer ses acquis. A la condition expresse de ne pas se presser de le voir écrire et lire. Il faut respecter le rythme naturel de l’enfant et ne pas le forcer : le retour de manivelle est préjudiciable. La véritable préparation à la lecture se déroule au préscolaire. Là encore, c’est de compétences que le pays a besoin et non de garderies. L’Algérie n’a pas de tradition de préscolaire, pas de formation spécifique au sein du système éducatif. Les classes préparatoires de cinq à six ans sont en phase de généralisation. C’est une bonne chose à condition d’y appliquer toutes les normes de fonctionnement et d’organisation pédagogique : ce qui n’est pas le cas actuellement. Un dysfonctionnement des classes maternelles risque de perturber l’initiation de l’élève à la lecture une fois admis au primaire. De leur côté, les classes coraniques pour les moins de six ans doivent aussi se mettre à l’heure de la pédagogie de l’éveil spécifique au préscolaire. Elles ont besoin d’être encadrées selon les normes académiques et non d’être laissées à la bonne volonté d’encadreurs non formés à cet effet. Une idée reçue circule avec insistance au sein des familles algériennes : leur enfant de moins de six ans lit l’alphabet et l’écrit, et il sait compter, et ce, après un intense apprentissage forcé. Ils ignorent la pression exercée sur leur enfant et qui se répercutera un jour ou l’autre dans le primaire. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un apprentissage, mais d’une mémorisation au pas forcé. Il y a bien sûr les enfants précoces ou surdoués qui devancent leurs pairs dans les apprentissages scolaires. Mais c’est un autre débat.

L’école primaire

Le rôle de l’école est incontournable dans l’ensemencement de l’amour de la lecture dans l’esprit de nos enfants. L’institution scolaire peut combler les carences familiales, corriger les éventuels déficits de l’école maternelle et surtout garantir à l’élève de six ans les conditions d’accès à la langue écrite (à la lecture). Tout cela en théorie, dans la pratique des paramètres interviennent et doivent être maîtrisés pour éviter le rejet de la lecture par l’enfant. Les témoignages de cette dame, enseignante de lettres arabes, et de ce monsieur, cadre supérieur, sont édifiants. Ils se plaignent que leurs enfants, écoliers et collégiens, se détournent des livres de littérature pour enfants rédigés en arabe et se délectent de la lecture de ceux écrits en français. Il s’agit là de déceler les raisons profondes de ce rejet et ne pas tirer des conclusions erronées. De prime abord, les livres en français sont de loin supérieurs en qualité et plus attrayants, puisqu’ils sont importés. Ensuite, le désintérêt pour la lecture en arabe peut s’expliquer par un déficit qui tire son origine de la période d’initiation, en première et en deuxième années du primaire. Il a peut-être été forcé à entamer l’apprentissage, alors qu’il ne disposait pas d’aptitudes préalables. Ce déficit n’a pas été comblé ni par la fréquentation de la bibliothèque scolaire, inexistante ou à la limite inappropriée à la lecture, ni par des activités annexes telles que la rédaction du journal de la classe, les exposés de lecture libre, la correspondance scolaire ou la lecture de contes proposés par le maître d’école. Ces activités ne sont pas au programme et l’enseignant n’a pas le temps – et souvent pas d’autorisation – pour les mener à bien. La période d’initiation à l’écriture et à la lecture constitue l’un des moments les plus importants dans la scolarité de l’élève. De la maîtrise de la lecture dépendent les autres apprentissages scolaires. Un élève peut échouer à un problème de calcul ou de sciences pour la simple raison qu’il n’a pas saisi le sens du texte. De plus, l’expérience a démontré que dans les petites classes, l’échec en lecture entraîne une frustration émotionnelle chez l’élève. Des échecs répétés, car non décelés ou corrigés par le maître, déclenchent le cycle infernal de la culpabilité et de la dévalorisation de soi. Les études menées dans plusieurs pays expliquent l’échec des élèves au collège et au lycée : plus de 50% de cette catégorie ont eu des difficultés scolaires en première et en deuxième années du primaire. Or, c’est à ce niveau que se fixent les apprentissages fondamentaux : l’écriture, la lecture et le calcul. Il est démontré que le développement du langage associé à la maîtrise de la lecture permet à l’intelligence de se développer et de s’épanouir. C’est le premier passage obligé pour aider l’enfant à construire sa pensée, à la structurer et à l’enrichir. L’impact de la lecture sur la pensée enfantine est malheureusement négligé, voire méconnu. Une méconnaissance qui a des conséquences sur la motivation de l’élève à lire, mais aussi à s’exprimer, donc à communiquer. Or, qu’est-ce que la lecture si ce n’est – au-delà du déchiffrage – communiquer avec autrui (l’auteur) via le texte écrit ? Un éminent pédagogue français observe : «Le mépris de la motivation dans la pédagogie du langage a des conséquences extrêmement graves.» Et d’ajouter que les mécanismes montés de façon purement didactique sans tenir compte des besoins et des centres d’intérêt de l’élève disparaîtront dès que cessera le conditionnement scolaire. Outre l’absence ou la mauvaise préparation à la lecture dans le préscolaire (le fameux cahier des charges), trois autres facteurs entrent en jeu et déterminent la qualité de la pédagogie appliquée au primaire.

1) Les textes pédagogiques servant de support aux situations d’apprentissage peuvent anéantir celles-ci s’ils ne répondent pas aux centres d’intérêt de la tranche d’âge concernée (6-7 ans). Cette dérive est monnaie courante dans nos écoles primaires. Nos officiels parlent de la vétusté des programmes et des méthodes largement dépassées.

2) La méthode utilisée – l’officielle – lorsqu’elle est rigide et que le maître n’a pas toute latitude ou la compétence pour l’assouplir entraîne des dégâts considérables. Le débat sur la bonne méthode pour apprendre à lire est tranché : il n’y a pas de méthode miracle, il suffit juste que les élèves trouvent du plaisir à apprendre. La personnalité de l’enseignant est prépondérante. Il doit être patient, aimer les enfants, connaître les règles élémentaires de la psychologie de l’enfant et maîtriser les différentes méthodes et techniques pour varier sa pratique. A lui seul, il peut faire aimer la lecture à ses élèves. Tout au moins, il peut limiter les dégâts des manuels, des méthodes et des programmes.

3) Les caractéristiques de la langue arabe font que pour pouvoir maîtriser la lecture (lecture silencieuse, lecture- plaisir, d’information et autres), il faut que l’élève ait une bonne maîtrise de la grammaire de la langue. Au bas mot une dizaine d’années : délai trop long qui détourne le lecteur potentiel. La preuve est donnée par la faiblesse du lectorat adulte. Si un pays comme la Finlande est en tête des pays développés en matière de performances scolaires, c’est parce que pour le finnois, la langue du pays, la lecture s’apprend en l’espace de six mois. Il est difficile de clore le débat sur l’enfant et la lecture. Encore un autre chantier à ouvrir dans les plus brefs délais en instituant, par exemple, un grand forum sur la question. Il y va de l’avenir de la culture.

Ahmed Tessa

© El Watan

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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