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Lettre d’Abraham Lincoln au professeur de son fils

24 septembre 2012

Non classé

Lettre d'Abraham Lincoln au professeur de son fils  320524_216872185048396_1259789758_n-225x300Il aura à apprendre, je sais, que les hommes ne sont pas tous justes, ne sont pas tous sincères. Mais enseignez-lui aussi que pour chaque canaille il y a un héros; que pour chaque politicien égoïste, il y a un dirigeant dévoué… Enseignez-lui que pour chaque ennemi il y a un ami.

Éloignez le de l’envie, si vous pouvez, enseignez lui le secret d’un rire apaisé. Qu’il apprenne de bonne heure que les tyrans  sont les plus faciles à flatter…trans

Enseignez-lui, si vous pouvez, les merveilles des livres… Mais laissez-lui un peu de temps libre pour considérer le mystère éternel des oiseaux dans le ciel, des abeilles au soleil, et des fleurs au flanc d’un coteau vert.

À l’école, enseignez-lui qu’il est bien plus honorable d’échouer que de tricher…

Apprenez-lui à avoir foi en ses propres idées, même si tout le monde lui dit qu’elles sont erronées…

Apprenz lui à être doux avec les doux, et dur avec les durs.

Essayez de donner à mon fils la force de ne pas suivre la foule quand tout le monde se laisse entrainer…

Apprenez-lui à écouter tous les hommes mais apprenez-lui aussi à filtrer tout ce qu’il entend à travers l’écran de la vérité, et à n’ en retenir  que ce qui est bon

Apprenez-lui si vous pouvez, à rire quand il est triste…

Apprenez-lui qu’il n’est aucune honte à pleurer,

Apprenez-lui à se moquer des cyniques et à prendre garde devant une douceur excessive…

Apprenez-lui à vendre ses muscles et son cerveau au plus haut prix, mais à ne jamais fixer un prix à son coeur et à son âme.

Apprenez-lui à fermer les oreilles devant la foule qui hurle et à se tenir ferme et combattre s’il pense avoir raison.

Traitez-le doucement, mais ne le dorlotez pas, parce que seule l’épreuve du feu forme un bon acier .

Qu’il ait le courage d’être impatient et la patience d’être courageux.

Apprenez-lui toujours à avoir une immense confiance en lui même, parce que dès lors, il aura une immense confiance envers l’Humanité.

C’est une grande exigence, mais voyez ce que vous pouvez faire… Il est un si bon garçon, mon fils!

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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12 Réponses à “Lettre d’Abraham Lincoln au professeur de son fils”

  1. Brahim Fatmi Dit :

    À l’école du Caméléon

    Amadou Hampaté BA *
    « Si j’ai un conseil à vous donner, je vous dirai : « ouvrez votre cœur » et surtout, « allez à l’école du caméléon, c’est un très grand professeur ». Si vous l’observez, vous verrez…

    Qu’est-ce que le caméléon ? D’abord, quand il prend une direction, il ne détourne jamais sa tête. Donc, ayez toujours un objectif précis dans votre vie et que rien ne vous détourne de cet objectif.

    Et que fait-il le caméléon ? Il ne tourne pas sa tête, c’est son oeil qu’il tourne.

    Le jour où vous verrez le caméléon regarder, vous verrez c’est son oeil qu’il tourne. Il regarde en haut, il regarde en bas. Cela veut dire : « Informez-vous !
    Ne croyez pas que vous êtes le seul existant de la terre. Il y a toute l’ambiance autour de vous.

    Et que fait le caméléon quand il arrive dans un endroit ? Il prend la couleur du lieu. Ce n’est pas de l’hypocrisie… C’est d’abord la tolérance et le savoir-vivre.

    Se heurter les uns les autres n’apporte rien. Jamais on n’a rien construit dans la bagarre. La bagarre détruit. Donc la mutuelle compréhension est un grand devoir. Il faudrait toujours chercher à comprendre notre prochain . Si nous existons, il faut admettre que lui aussi il existe.

    Et que fait-il le caméléon ? Quand il lève le pied, il se balance pour savoir si les deux pieds déjà posés ne s’enfoncent pas. C’est après seulement qu’il va déposer les deux autres. Il balance encore, il lève…
    Cela s’appelle la prudence dans la marche. Sa queue est préhensible. Il l’accroche. Il ne se déplace pas comme ça, hein ? Il l’accroche afin que si le devant s’enfonce, il reste suspendu. Cela s’appelle assurer ses arrières .
    Ne soyez pas imprudents !

    Et que fait le caméléon quand il voit une proie ? Il ne se précipite pas dessus, hein ? Il envoie sa langue, c’est sa langue qui va la chercher car la petite proie ne vous dit pas qu’elle ne peut pas vous faire mourir! Alors il envoie sa langue. Si sa langue peut lui ramener sa proie, il la ramène tranquillement. Sinon il a toujours la ressource de reprendre sa langue et d’éviter le mal.

    Ne soyez pas imprudents, allez doucement dans tout ce que vous faites. Si vous voulez faire une oeuvre durable, soyez patients, soyez bons, soyez vivables, soyez humains.

  2. Artisans de l'ombre Dit :

    Amadou Hampâté Bâ est un écrivain et ethnologue malien né à Bandiagara (Mali) en 1900 (ou 1901) et mort le 15 mai 1991 à Abidjan (Côte d’Ivoire).

    Biographie

    Amadou Hampâté Bâ est né entre 1900 et 1901 à Bandiagara, chef-lieu du pays Dogon et ancienne capitale de l’Empire toucouleur du Macina. Enfant de Hampâté Bâ et de Kadidja Pâté Poullo Diallo, il est descendant d’une famille peule noble. Peu avant la mort de son père, il sera adopté par le second époux de sa mère, Tidjani Amadou Ali Thiam, de l’ethnie toucouleur. Il fréquente d’abord l’école coranique de Tierno Bokar, un dignitaire de la confrérie tidjaniyya, avant d’être réquisitionné d’office pour l’école française à Bandiagara puis à Djenné. En 1915, il se sauve pour rejoindre sa mère à Kati où il reprendra ses études.
    En 1921, il refuse d’entrer à l’École normale de Gorée. À titre de punition, le gouverneur l’affecte à Ouagadougou, en qualité d’« écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable ». De 1922 à 1932, il occupe plusieurs postes dans l’administration coloniale en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) puis jusqu’en 1942 à Bamako. En 1933, il obtient un congé de six mois qu’il passe auprès de Tierno Bokar, son maître spirituel.
    En 1942, il est affecté à l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) de Dakar grâce à la bienveillance de son directeur, le professeur Théodore Monod. Il y effectue des enquêtes ethnologiques et recueille les traditions orales. Il se consacrera notamment à une recherche de quinze ans qui le mènera à rédiger l’Empire peul du Macina. En 1951, il obtient une bourse de l’UNESCO lui permettant de se rendre à Paris et de rencontrer les milieux africanistes, notamment Marcel Griaule.
    En 1960, à l’indépendance du Mali, il fonde l’Institut des sciences humaines à Bamako et représente son pays à la Conférence générale de l’UNESCO. En 1962, il est élu membre du Conseil exécutif de l’UNESCO. En 1966, il participe à l’élaboration d’un système unifié pour la transcription des langues africaines. En 1970 prend fin son mandat à l’UNESCO.
    Amadou Hampâté Bâ se consacre alors entièrement à son travail de recherche et d’écriture. Les dernières années de sa vie, il les passera à Abidjan à classer ses archives accumulées durant sa vie sur les traditions orales d’Afrique de l’Ouest ainsi qu’à la rédaction de ses mémoires, Amkoullel l’enfant peul et Oui mon commandant !, qui seront publiés en France en 1991. Il meurt à Abidjan en mai 1991.

  3. Artisans de l'ombre Dit :

    Œuvres
    L’Empire peul du Macina (1955, nouvelle édition en 1984)
    Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (1957, réécrit en 1980), adapté au théâtre par Peter Brook en 2003.
    Kaïdara, récit initiatique peul (1969)
    Aspect de la civilisation africaine (1972)
    L’Étrange Destin de Wangrin (1973, Grand prix littéraire d’Afrique noire 1974)
    L’Éclat de la grande étoile (1974)
    Jésus vu par un musulman (1976)
    Petit Bodiel (conte peul) et version en prose de Kaïdara (1976)
    Njeddo Dewal mère de la calamité (1985, conte fantastique et initiatique peul)
    Ce que vaut la poussière, contes et récits du Mali (1987)
    Amkoullel l’enfant peul (Mémoires I, 1991) et Oui mon commandant ! (Mémoires II, 1994) seront publiés après sa mort
    Il n’ y a pas de petite querelle (2000)
    Mémoires (2012)

  4. Artisans de l'ombre Dit :

    Le grand conte initiatique fulfulde Njeddo Dewal, mère de la calamité, fait partie du cycle de Kaydara et de Layteere Koodal, l’Eclat de la grande étoile, dont il constitue le premier élément. (A.H. Bâ)

  5. Artisans de l'ombre Dit :

    Table des matières
    Avant-propos
    Introduction
    Généalogie mythique de Njeddo Dewal

    Njeddo Dewal, mère de la calamité

    Au pays de Heli et Yooyo

    Le paradis perdu
    Naissance de Njeddo Dewal
    Le début des malheurs
    La cité mystérieuse de Weli-weli
    La grande quête de Baa-Wamnde, l’homme de bien

    Un rêve annonciateur
    En route pour Weli-weli
    Où Baa-Wamnde atteint son but
    Nouvelle étape vers l’inconnu
    Un allié de taille
    Baagumaawel l’enfant prédestiné

    Le sacrifice de Kobbu
    Où l’on retrouve Weli-weli
    Le temps passa…
    Une naissance miraculeuse
    Le voyage des sept frères et de leur étrange neveu
    Dans l’antre de la sorcière
    Un expédition périlleuse
    Une foire vraiment pas ordinaire
    Les sept cercueils de pierre
    Un étalon de malheur
    Une lourde rançon
    L’avant-dernière flèche de Njeddo Dewal
    La dernière flèche

  6. Artisans de l'ombre Dit :

    Avant-propos

    Toutes les notes de cet ouvrage ont été soit écrites par A.H. Bâ lui-même (grands développements des notes annexes et indications symboliques), soit dictées par lui au fur et à mesure de notre lecture en commun du texte (entre autres, signification spirituelle des différents épisodes du conte).
    Hélène Heckmann

    L’introduction est précieuse en ce sens qu’elle donne les clefs de lecture, d’un genre dont nous ne sommes pas (ou plus trop) familier, le conte. Le récit, Jantol, a vocation initiatique et éducative mais également ludique. Ceux qui écoutent, généralement les enfants, doivent prendre du plaisir. Plusieurs dimensions sont à l’oeuvre dans ce genre :

    récit fantastique et féerique
    contre didactique sur le plan moral, social et traditionnel
    texte initiatique pour imiter ou rejeter, pour l’accomplissement de soi
    La trame de l’histoire doit toujours être la même, toutefois le conteur peut apporter des compléments, des précisions, des explications, mais le sens profond ne peut être changé.

    L’enfant (les enfants car il y a sans doute une dimension collective) à qui le conte est destiné doit s’imprégner de l’histoire qui parle du bien et du mal. “Entrer à l’intérieur du conte, c’est un peu comme entrer à l’intérieur de soi-même. C’est en nous-mêmes et non dans les catégories sociales qu’il faut chercher les correspondances des personnages.”

    Njeddo Dewal, dans le conte Peul, est le personnage central. Il s’appuie sur les “forces magiques”. Mais l’objet du conte reste bien la transmission de connaissances traditionnelles, ancestrales, aux enfants.

    Le conte s’ouvre sur le “Pays de Heli et Yoyo” le paradis perdu avec tout ce qu’on peut espérer d’un paradis : l’abondance de nourriture, la santé, la vieillesse exempte de décrépitude, point de fauve dans la brousse… Se dessine dans cette première partie les éléments de la mythologie autour de quelques éléments centraux tels que le lait, les animaux, la nature et des principes autour du nombre sept. “Le pays septénaire”, tout le conte est sous la marque du nombre sept, à commencer par le nom même de Njeddo Dewal qui signifie la “femme septénaire”. Sept grands fleuves, sept hautes montagnes, sept grandes plaines‚ (voir la note 10).

    Mais le paradis n’est pas, hélas, éternel.
    L’homme est là pour créer le malheur,
    “L’homme n’oeuvrera que pour lui-même
    Il se donnera toujours raison,
    Accusant son prochain de ses propres défauts.”

    A homme de mal, répond aussi homme de bien. Ainsi Ba-Wamnde, “Père du bonheur” sera notre guide au cours de la deuxième partie du conte. C’est la grande quête, ou le mérite de l’homme de bien et de charité reconnu par les sauterelles, les tortues, les chiens, les crapauds, les porcs-épics… chacun remercie l’homme qui dans la détresse les a secouru.

    Parmi les clefs, il faut porter attention sur celle qui consiste à présenter des éléments selon leur contraire. L’inversion des phénomènes est monnaie courante et permet d’entrer dans “un monde qui échappe aux lois naturelles … on trouve du feu qui ne brûle pas, de la glace qui réchauffe…” ou encore la sécheresse qui fait reverdir. Dans ce domaine les oeufs d’araignée casse-pierres donnent un sens particulier au paradoxe, le faible vaincrait le fort ou encore “C’est une chose parfois banale qui détruit un royaume”.

    Le message pourrait encore être entendu aujourd’hui. Message social du faible contre le fort, “C’est presque toujours un animal âgé, malade ou infirme qui donne à Ba-Wamnde un cadeau merveilleux”, et utile puisqu’il permet de passer les obstacles et les dangers. La note 14 (bas de page 58) nous invite à comprendre le message “reconnaître ce qui se cache derrière les apparences” mêmes repoussantes. Quant à la banalité des choses, les petits événements, ne sont-ils pas à même de cristalliser les efforts nécessaires au changement et à l’optimisme. Ainsi c’est avec des excréments de sauterelles, un peu d’humeur séchée (des yeux d’un vieux) et enfin des oeufs d’araignées que notre homme de bien passera la montagne et arrivera jusqu’à l’homme dont il cherchait la trace (au lecteur de deviner le besoin et le sens de cette quête !).

    Enfin nous assistons à une longue poursuite, montés sur des animaux puissants et plus fabuleux les uns que les autres, nos protagonistes s’essaient à commander aux éléments pour assurer leur survie ou dominer son ennemi. Tour à tour les éléments échappent au contrôle. Geno, Dieu lui-même, se donne comme hésitant au point de satisfaire parfois les voeux de Njeddo, la calamité, sorcière du mal.

    Beaucoup de formules s’achèvent par “vous verrez ce que vous verrez” suggérant la nécessaire confiance en celui qui prodigue conseil et aide. Plus encore, la formule magique invite à la confiance en soi, en l’action entreprise, pour dépasser les difficultés présentes et à venir. Mais aussi juste confiance pour entrer dans l’avenir.

    Njeddo la terrible sorcière, saigne et tue ses sept filles, après bien des péripéties au cours desquelles Baagumaawel et ses oncles sont protégés.

    “le bois pourri d’une margelle de puits fini toujours par tomber dans le puits (…) enseigne l’adage. Autrement dit celui qui prépare le mal à l’intention de son prochain verra tôt ou tard ce mal se retourner contre lui.”

    Que Geno entende et fasse !

  7. Artisans de l'ombre Dit :

    Introduction

    Le grand conte initiatique fulfulde Njeddo Dewal, mère de ‘ la calamité fait partie du cycle de Kaydara et de L’Eclat de la grande étoile 1, dont il constitue le premier élément. Ces trois contes, dont les sujets se complètent, possèdent certains personnages communs. On retrouve Hammadi, le héros de Kaydara, dans L’Eclat de la grande étoile, tandis que Bâgumâwel, le grand initié de L’Éclat, apparaît ici sous l’aspect d’un enfant miraculeux, jeune et vieux à la fois.
    Si Kaydara illustre la quête de la Connaissance, avec un aller et un retour parsemés d’épreuves et de signes spécifiques, si L’Eclat de la grande étoile retrace la quête de la sagesse avec l’initiation progressive au pouvoir royal du petit-fils de Hammadi par Baagumaawel, dans le conte Njeddo Dewal, mère de la calamité, nous assistons à la lutte entre le principe du bien et le principe du mal. Ici, point de trajet linéaire, comme dans les deux autres récits, entre un point de départ et un point d’arrivée, mais, au contraire, une abondance de folles péripéties, de combats fantastiques, de voyages périlleux, de réussites, d’échecs et d’aventures sans cesse renouvelés jusqu’à l’heureux dénouement final, Le conte Njeddo Dewal, c’est l’image même de la vie : la lutte entre le bien et le mal est toujours à reprendre, autour de nous comme à l’intérieur de nous-mêmes.

    Comme tous les contes initiatiques fulɓe, Njeddo Dewal peut être lu — ou entendu — à plusieurs niveaux. C’est, d’abord, un grand récit fantastique et féerique propre à charmer et à distraire les petits et les grands. C’est, ensuite, un conte didactique sur les plans moral, social et traditionnel où l’on enseigne, à travers des personnages et des événements typiques, ce que doit etre le comportement humain idéal.
    Enfin, c’est un grand texte initiatique dans la mesure ou il illustre les attitudes a imiter ou à rejeter, les pièges à discerner et les étapes à franchir lorsqu’on est engagé dans la voie difficile de la conquête et de l’accomplissement de soi.
    En face d’une Njeddo Dewal agent du mal presque toute-puissante, s’appuyant uniquement sur ses propres pouvoirs et la maîtrise de certaines forces magiques, apparaissent des personnages qui incarneront les plus nobles qualités humaines et dont la vraie force, finalement, sera de faire chaque fois confiance à la Providence au péril de leur vie.

    N’oublions pas que les mythes, contes, légendes ou jeux d’enfants ont souvent constitué, pour les sages des temps anciens, un moyen de transmettre à travers les siècles d’une manière plus ou moins voilée, par le langage des images, des connaissances qui, reçues dès l’enfance, resteront gravées dans la mémoire profonde de l’individu pour ressurgir peut-être, au moment approprié, éclairées d’un sens nouveau. « Si vous voulez sauver des connaissances et les faire voyager à travers le temps, disaient les vieux initiés Bambara, confiez-les aux enfants. »

    Le conte Njeddo Dewal présente un intérêt tout particulier en ce qu’il pose, dès le départ le problème de l’origine des Fulɓe. Il nous décrit en effet le pays fabuleux de Heli et Yoyo où il y a très, très longtemps, avant leur dispersion à travers l’Afrique, les Fulɓe auraient vécu heureux, comblés de toutes les richesses et protégés de tout mal, même de la mort. Par la suite, leur mauvaise conduite et leur ingratitude auraient provoqué le courroux divin. Geno (le Dieu suprême, l’Eternel) décida de les châtier et suscita à cet effet une terrible et maléfique créature, Njeddo Dewal la grande sorcière, dont les sortilèges feront tomber sur les malheureux habitants de Heli et Yoyo des calamités si épouvantables que, pour y échapper, ils devront fuir à travers le monde.
    Seuls des êtres très purs (Baa-Waamnde et sa femme, Kobbu le mouton miraculeux, Siree l’initié et, plus tard, Bâgoumâwel l’enfant prédestiné) pourront lutter contre la terrible sorcière et, finalement, triompher d’elle grâce à l’aide de Geno.

    Ce mythe d’origine soulève, dans sa présentation même, diverses questions que nous avons abordées en annexe dans les notes 1 et 15, notamment à propos de l’influence des traditions du Mande sur certains mythes fulɓe.
    Un autre intérêt de ce conte est que l’on y retrouve, a quelques variantes près, presque toute la trame du conte occidental Le Petit Poucet, mais avec une richesse de détails et de péripéties infiniment plus grande. On retrouve les sept frères un peu niais, le jeune garçon plein de ruse et de finesse (ici Baagumaawel leur neveu) aux prises non plus avec un ogre, mais avec une Njeddo Dewal vampire. Curieusement d’ailleurs. Njeddo Dewal ne pourra trouver la mort qu’à la façon de ses homologues vampires des contes occidentaux, comme on le verra à la fin du conte. Comment ne pas se poser ici la question de l’origine de certains mythes ?

    Comme Kaydara et L’Eclat de la grande étoile, Njeddo Dewal est un jantol (plur. janti), c’est-àdire un récit très long aux personnages humains ou fantastiques, à vocation didactique ou initiatique, souvent les deux à la fois. Comme le dit le conteur au début de Kaydara : « Je suis futile, utile et instructif. »
    Le jantol est toujours récité soit en vers à cadence rapide (mergi : poésie), soit en prose (mawnde en fulfulde = “grand parler”). Ici — contrairement à Kaydara — la version en prose, bien que reprenant en maints endroits le texte mergi, est plus complète, plus riche en détails que ce dernier. C’est pourquoi nous l’avons choisie pour présenter ce conte au public.
    Dans tout jantol, la trame de l’histoire (c’est-à-dire la progression, les étapes, les symboles, les faits significatifs) ne doit jamais être changée par le conteur traditionnel. Toutefois, celui-ci peut apporter des variantes sur des points secondaires, embellir, développer ou abréger certaines parties selon la réceptivité de son auditoire. Avant tout, le but du conteur, c’est d’intéresser ceux qui l’entourent et, surtout, d’éviter qu’ils ne s’ennuient. Un conte doit toujours être agréable à écouteret , a certains moments, doit pouvoir dérider les plus austères. Un conte sans rire est comme un aliment sans sel.

    Dans la version qui est présentée ici, non seulement la trame de l’histoire a été strictement respectée comme il se doit, mais également les détails du récit en prose tels qu’ils sont traditionnellement transmis. Nous nous sommes seulement permis, par endroits, d’apporter de petites précisions de pure forme pour faciliter la compréhension du récit par les lecteurs de culture occidentale, notamment pour préciser certains enchaînements chronologiques ou de cause à effet, ce qui n’est pas indispensable pour un auditoire traditionnel, généralement peu soucieux de logique ou de chronologie.
    Les conteurs traditionnels qualifiés ont coutume d’entrecouper leurs récits de nombreux développements instructifs. Chaque arbre, chaque animal peut faire l’objet de tout un enseignement à la fois pratique et symbolique. Nous n’avons pas voulu rompre le rythme du récit par des digressions de ce genre, encore que le texte lui-même en comporte quelques-unes, surtout au début : aussi avons-nous fait figurer en notes toutes les indications que nous voulions porter à la connaissance du lecteur.
    On trouvera en bas de page (notes figurées par de petits chiffres) les indications dordre linguistique ou de nature à faciliter la compréhension du texte — voire du sens caché des événements — et en annexe (notes figurées par des chiffres gras entre parenthèses) les développements symboliques propres à la tradition africaine en général.
    Après une première partie consacrée à la description du pays mythique de Heli et Yoyo et des calamités qui s’abattirent sur ses habitants, le récit s’articule autour de deux cycles essentiels.
    Le premier cycle retrace la quête de Baa-Waamnde, grand-père de Baagumaawel. Baa-Waamnde, c’est l’homme simple et bon, charitable et bienveillant envers tout ce qui vit. Avec sa femme Weloore, il incarne toutes les vertus humaines. Pour préparer la venue de son futur petit-fils qui seul pourra affronter la redoutable Njeddo Dewal, il n’hésite pas à se lancer dans une quête dangereuse qui le mènera jusqu’au cœur du territoire de la Grande Sorcière ! Ame innocente et confiante, il ne se soucie point de lui-même. Aussi Geno (le Dieu suprême) l’aidera-t-il à chacun de ses pas et la nature tout entière se mettra-t-elle à son service.
    Accompagné d’un mouton miraculeux, Baa-Waamnde ira d’abord délivrer Siree, un homme de grand pouvoir détenu prisonnier par Njeddo Dewal. Ensuite tous deux et leur mouton parviendront, au terme d’une expédition particulièrement mouvementée, a libérer un dieu asservi par Njeddo Dewal, source principale de sa puissance magique. Cet exploit permettra de défaire les premiers nœuds du pouvoir maléfique de la « calamiteuse » et de préparer l’action future de Baagumaawel.

    Le second cycle, constitué de toute une succession d’aventures riches en péripéties, est celui de Baagumaawel lui-même, l’enfant prédestiné à la naissance miraculeuse, envoyé par Geno pour triompher de Njeddo Dewal.
    Baagumaawel lui aussi incarne la noblesse, la bonté et la générosité, mais servies par une intelligence malicieuse et accompagnées des pouvoirs du prédestiné. Il peut prendre toutes les formes parce que, comme Njeddo Dewal, il a accès au monde subtil où les formes ne sont pas encore figées comme dans le monde matériel.
    Baagumaawel, c’est le prototype de l’initié. Ses fâçons d’agir échappent à l’entendement humain. Dans L’Eclat de la grande étoile, il symbolise la Connaissance : c’est l’instructeur, l’éducateur, l’initiateur. Ici, il s’incarne sous la forme d’un enfant pour venir au secours du peuple pullo et le délivrer du maléfice qui le maintient sous la coupe de Njeddo Dewal. Tout ce qu’il fait, il le fait non par volonté personnelle, mais au nom du pouvoir et de la mission reçus de Geno, alors que Njeddo Dewal, elle, agit toujours pour assouvir ses désirs personnels, fondant ses pouvoirs sur la capture et l’asservissement de forces intermédiaires (dieux ou esprits) sans se référer à Geno, le Créateur suprême. Elle ne le fera qu’à la fin du récit quand, presque vaincue, démunie de tout et malheureuse, elle se tournera enfin vers lui pour lui demander son aide, mais toujours dans l’intention de nuire.

    Dans la société traditionnelle, chaque jantol est comme un livre que le Maître récite et commente. Le jeune, lui, doit écouter, se laisser imprégner, retenir le conte et, autant que possible, le revivre en lui-même. On lui recommande (comme pour Kaydara) de revenir sans cesse au conte à l’occasion des évènements marquants de sa vie. Au fur et à mesure de son évolution intérieure, sa compréhension se modifiera, il y découvrira des significations nouvelles. Souvent, telle épreuve de sa vie l’éclairera sur le sens profond de tel ou tel épisode du conte; inversement, celui-ci pourra l’aider à mieux comprendre le sens de ce qu’il est en train de vivre.
    En fait, tous les personnages du conte ont leur correspondance en nous-mêmes. Njeddo Dewal et Baagumaawel sont en nous comme deux pôles extrêmes, séparés par une infinité de degrés possibles. Notre être est le lieu de leur combat.
    Pour triompher en nous de Njeddo Dewal, il faut d’abord savoir l’identifier, puis la domestiquer, enfin savoir écouter et reconnaître la voix de Baagumaawel qui sait donner le courage d’affronter le mal avec l’aide de Geno. Il est la voix du bien, la voix de celui qui sait ,pardonner et se sacrifier. C’est pourquoi il est investi de l’aide de Geno et du secours des ancêtres. Un événement inattendu viendra toujours l’aider dans les circonstances les plus désespérées.
    Mais nous avons aussi en nous la stupidité des sept frères, leur entetement, leur inconscience 2 …
    Finalement, entrer à l’intérieur d’un conte, c’est un peu comme entrer à l’intérieur de soi-même. Un conte est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image.

    Que ce soit ici pour moi l’occasion d’exprimer ma gratitude à Nouria, l’infatigable collaboratrice dont le travail et les soins ont permis que naissent cet ouvrage — et quelques autres…

    Amadou Hampâté Bâ
    Abidjan, 1984.

    Notes
    1. Les livres Kumen, L’Éclat de la grande étoile et Kaydara sont souvent cités dans les notes du présent ouvrage. Pour lever tout malentendu, je précise que je n’ai en rien collaboré, ni donné ma caution., à des “lectures” ou “visions” réalisées par des tiers à partir de contes précédemment publiés par moi, notamment Kaydara. Ce type d’ouvrages et les réflexions qui y sont développées n’engagent, par définition, que leurs auteurs. Toute recherche a son intérêt. Qu’il me soit seulement permis de mettre amicalement en garde les jeunes chercheurs contre la tentation de vouloir à tout prix faire “coller” certains contes africains à des systèmes de pensée préétablis ou à des critères intellectuels qui leur sont généralement étrangers.
    2. Cela est valable pour les autres contes., notamment Kaydara. C’est en nous-même, et non dans des catégories sociales extérieures, qu’il faut chercher les correspondances, les qualités et les défauts des personnages.

  8. Artisans de l'ombre Dit :

    Généalogie mythique de Njeddo Dewal

    Avant la création du monde, avant le commencement de toute chose, il n’y avait rien, sinon UN ÊTRE Cet Etre était un Vide sans nom et sans limites mais c’était un Vide vivant, couvant potentiellement en lui la somme de toutes les existences possibles.
    Le Temps infini, intemporel, était la demeure de cet Etre-Un.
    Il se dota de deux yeux. Il les ferma : la nuit fut engendrée. Il les rouvrit : il en naquit le jour.
    La nuit s’incarna dans Lewru, la Lune. Le jour s’incarna dans Naange, le Soleil. Le Soleil épousa la Lune. Ils procréèrent Dumunna, le Temps temporel divin.
    Dumunna demanda au Temps infini par quel nom il devait l’invoquer. Celui-ci répondit : « Appelle-moi Geno, l’Eternel 1. »
    Geno voulut être connu. Il voulut avoir un interlocuteur. Alors il créa un Oeuf merveilleux, comportant neuf divisions, et y introduisit les neuf états fondamentaux de l’existence.

    Puis il confia l’Oeuf au Temps temporel Dumunna. « Couve-le avec patience, lui dit-il. Et il en sortira ce qui en sortira. »
    Dumunna couva l’Oeuf merveilleux et le nomma Bocoonde.
    Quand cet Oeuf cosmique vint à éclore, il donna naissance à vingt êtres fabuleux qui constituaient la totalité de l’univers visible et invisible, la totalité des forces existantes et de toutes les connaissances possibles.
    Mais, hélas, aucune de ces vingt premières créatures fabuleuses ne se révéla apte à devenir l’interlocuteur que Geno avait désiré pour Lui-même.
    Alors, il préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes. Il les mélangea, puis soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, il créa un nouvel Etre : Neɗɗo, l’Homme.
    Synthèse de tous les éléments de l’univers, les supérieurs comme les inférieurs, réceptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, bonnes ou mauvaises, Neɗɗo, l’Homme primordial, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l’Esprit et la Parole.
    Geno enseigna à Neɗɗo, son Interlocuteur, les lois d’après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formes et continuent d exister. Il l’instaura Gardien et Gérant de son univers et le chargea de veiller au maintien de l’harmonie universelle. C’est pourquoi il est lourd d’être Neɗɗo.
    Initie par son créateur, Neɗɗo transmit plus tardà sa descendance la somme totale de ses connaissances. Ce fut le début de la grande chaîne de transmission orale initiatique.
    Neɗɗo, l’Homme primordial, engendra Kiikala 2, le premier homme terrestre, dont l’épouse fut Naagara.
    Kikala engendra Haɓɓana-koel : « Chacun pour soi ».
    « Chacun pour soi » engendra Celi : « Fourche de la route ».
    « Fourche de la route » eut deux enfants: l’un, le « Vieil Homme » (Gorko-mawɗo), représenta la Voie du Bien; l’autre, la « Petite Vieille chenue » (Dewel-Nayewel), représenta la Voie du Mal. Il en sortit deux postérités de tendances contraires :

    Le « Vieil Homme » engendra Neɗɗo-mawɗo, l’« Homme digne de considération », qui lui-même mit au monde quatre enfants : « Grande Audition », « Grande Vision », « Grand Parler » et « Grand Agir ».
    Sa sœur, la « Petite Vieille chenue », engendra elle aussi quatre enfants: « Misère », « Mauvais sort », « Animosité» et « Détestable ».
    Comme on le voit, c est à partir de « Fourche de la route », lui-même succédant à « Chacun pour soi », que les voies du Bien et du Mal se précisèrent.
    Le « Vieil Homme » devint l’incarnation du Bien. La « Petite Vieille chenue » devint l’incarnation du Mal.
    Njeddo Dewal est une incarnation légendaire pullo de Dewel-Nayewel, la « Petite Vieille chenue », appelée Mussokoronin kunje par les Bamana 3.

    Notes
    1. Geno, « l’Éternel est, pour les Fulɓe, le Dieu créateur suprême (équivalent en bamana Ma’Ngala).
    2. Kiikala : sorte d’équivalent de l’Adam biblique ; mais selon la tradition fulɓe, il y aurait eu plusieurs Adam successifs. Kiikala est le symbole de l’ancienneté et, par extension., de la vieillesse et de la sagesse.
    3 Ce mythe de la création et généalogie mythique est commun à presque toutes les ethnies de la Savane en Afrique occidentale (ancien Bafour), avec des variantes suivant les ethnies, les régions ou les conteurs, selon qu’ils veulent mettre l’accent sur tel ou tel aspect de la création. Il figure ici sous une forme condensée.

    Fulɓe Bamana
    L’Eternel (Dieu) Geno Mâ-NGala
    Lune Lewru Kalo
    Soleil Naange Tlé
    Temps temporel divin Dumunna Touma
    Oeuf Boccoonde Fan
    Homme primordial Neɗɗo Ma
    Premier homme terrestre Kiikala Mâfolo ou Maakoro)
    Son épouse Naagara Mussofolo ou Mussokoro
    « Chacun pour soi » Haɓɓana-koel Bébiyéréyé
    « Fourche de la route » Celi Sirafara
    « Vieil homme » Gorko-mawdo Tché koroba
    « Petite Vieille chenue » Dewel-Nayewel Moussokoronin-koundjé
    Les Fulɓe possèdent par ailleurs un mythe de la création qui leur est spécifique, fondé sur le symbolisme du lait, du beurre et du bovin. Mais à l’époque où ils furent vaincus par Soundiata Keita (fondateur de l’empire du Mandé, ou Mali) et déportés du Nord au Sud, ils s’incrustèrent si bien dans le système culturel du Mande qu’ils adoptèrent une partie de sa cosmogonie, à quelques variantes près, au point qu’il n’est plus possible de faire le départ entre les cosmogonies fulɓe ou bamana. Les personnages-clés du mythe appartiennent désormais à l’une et l’autre culture.
    Pour mieux s’intégrer à la société, les Fulɓe adoptèrent également quatre noms de clan (yettoore en fulfulde, jamu en bamana) afin de se conformer au système quaternaire du Mande. Les quatre clans fulɓe sont donc des emprunts. A l’origine, les Fulɓe n’avaient que des noms de tribu : les Baa, par exemple, sont en fait des Uuuruɓe. Plus on s’écarte vers l’est de la zone culturelle du Mandé et du delta nigérien, moins on trouvera de Fulɓe portant un yettoore ; ils porteront le nom de leur tribu.
    La notion de « vide vivant » ou de « vide sans commencement » qui figure dans le mythe (et qui n’est pas sans évoquer des notions métaphysiques existant ailleurs, notamment en Extrême-Orient) est très courante dans la tradition fulɓe. Geno est un Être incréé, sans corporéité ni matérialité aucune (d’où l’idée de vacuité), mais il est en même temps source et principe de toute vie. La tradition distingue deux sortes de vie : la vie éternelle, principielle, propre à Geno seul — puis la vie contingente, propre à tous les êtres créés (même les êtres supérieurs des mondes subtils). La vie sortie de l’Oeuf primordial est une vie contingente. Comme telle, elle suit la loi de cause à effet.
    Notons qu’en bambara le mot fan (oeuf) signifie également « forge ». Le forgeron, considéré comme le Premier fils de la terre, transforme la matière pour créer des objets. Il est donc le premier imitateur de la Création originelle. Son atelier est le reflet de la grande forge cosmique. Tous les objets y sont symboliques et tous les gestes qu’il y accomplit sont rituels.
    La Tradition considère qu’il y a plusieurs sortes de temps d’abord le « Temps infini intemporel », en fait l’Éternité sans commencement ni fin, demeure de Geno ; ensuite le « Temps temporel divin » (Dumunna) qui couve l’Oeuf primordial ; enfin le temps temporel humain (heures, jours, semaines, etc.) qui sort de l’Oeuf. Nous n’avons pas donné la succession des éléments qui naissent de l’Oeuf afin de ne pas alourdir le texte.
    Comme on peut le voir dans la généalogie qui descend de l’Homme primordial (Neɗɗo), à un certain moment l’unité est rompue. Deux voies apparaissent: celle du Bien avec le « Vieil Homme », et celle du Mal, du désordre, de l’anarchie avec la « Petite Vieille chenue ». La lutte entre le bien et le mal est monnaie courante dans les récits de la tradition africaine, et par souci moral on fait toujours triompher le bien; en fait, les deux principes sont inséparables et considérés comme tellement unis qu’ils constituent l’endroit et l’envers d’un même rond de paille.
    L’homme étant le point de rencontre de toutes les influences et de toutes les forces (en tant que résumé des vingt premiers êtres et réceptacle de l’étincelle divine), le bien et le mal sont en lui. C’est son comportement qui fera apparaitre l’un ou l’autre. L’initiation va consister, précisément, à remonter en soi-même chaque degré de cette généalogie mythique afin de réintégrer l’état du Neɗɗo primordial, interlocuteur de Geno et gérant de la Création, qui demeure latent en chacun.
    Neɗɗo, c’est l’homme pur, idéal. Le comportement parfait s’appelle neɗɗaaku, Cest-à-dire ce qui fait un homme dans tous les sens du terme : noblesse, courage, magnanimité, serviabilité, désintéressement. Précisons que la notion de Neɗɗo recouvre à la fois l’homme et la femme, car on dit que Neɗɗo contient en lui à la fois le masculin (baaba : père) et le féminin (inna : mère), respectivement associés au Ciel et à la Terre. L’état de neɗɗaaku, c’est l’état d’humanité parfaite, à la fois masculine et féminine. L’initiation, dont on parle souvent dans cet ouvrage, peut s’entendre de deux façons qui, en fait, se complètent : il y a l’initiation reçue de l’extérieur et celle qui s’accomplit en soi-même.
    L’initiation extérieure, c’est l’« ouverture des yeux », c’est-à-dire tout l’enseignement qui est donné au cours des cérémonies traditionnelles, ou des périodes de retraite qui les suivent. Mais cet enseignement, il faudra ensuite le vivre, l’assimiler, le faire fructifier en y ajoutant ses observations personnelles, sa compréhension, son expérience. En fait, l’initiation se poursuit tout au long de la vie. Un adage fulfulde dit : « L’initiation commence en entrant dans le parc, elle finit dans la tombe. »

  9. Artisans de l'ombre Dit :

    La grande quête de Baa-Wamnde l’homme de bien

    Un rêve annonciateur
    Au village de Hayyoo 1, situé au pied de l’une des sept montagnes de Heli et Yoyo et dont le chef était Hammadi Manna, vivait un homme très bon nommé Baba Waamnde : « Père du bonheur ». On l’appelait Baa-Wamnde. La plupart des habitants de la région de Hayyoo n’avaient pas pêché mais, sans conteste, le plus sage et le plus vertueux de tous était Baa-Wamnde.
    Il ne comptait pas parmi les grands fortuné de Heli et Yoyo, mais il était cité comme un modèle de droiture. Jamais il n’avait trompe personne et jamais il n’avait quémandé. De nombreux pauvres venaient prendre des crédits 2 auprès de lui, mais jamais il ne réclamait son dû. Lui-même, pourtant, ne s’endettait pas, bien que très souvent, depuis la venue des grands malheurs, sa petite famille eût passé la journée sans manger et se soit endormie sans souper.
    La compagne de Baa-Wamnde se nommait Weldho Hoore : « Tête-douce-chanceuse ». On l’appelait Weloore. Elle était encore plus patiente que son mari, d’aucuns disaient même plus amène et plus généreuse. Chaste comme une sainte, elle réunissait en elle les quatre qualités qui font qu’une femme est considérée comme parfaite et ne saurait être doublée d’une coépouse (31). Elle n’était pas envieuse et n’importunait jamais son mari.
    Une nuit, Weloore fit un songe. Elle rêva qu’elle mangeait un plat dont elle avait cuit le riz dans le soleil et la sauce dans la lune 3. Une fois le plat terminé, elle se vit accoucher d’un petit taurillon blanc comme du lait.
    Ce rêve l’ayant fort intriguée, elle en parla à son père. Ce dernier s’en fut trouver le grand devin Aga-Nucciyooru (32) qui savait à merveille interpréter les songes. Il lui conta le rêve de sa fille.
    Aga-Nucciyooru, après l’avoir bien écouté, s’accouda, le menton appuyé sur sa main droite. Son visage s’épanouit. Il se mit à rire. Il rît longtemps, puis dit au père de Weloore : « Ta femme Weloore mettra au monde sept garçons et une fille, mais aucun des sept garçons n’engendrera. Seule la fille concevra un enfant mâle qui sera un garçon prédestiné. Avant sa conception, cet être mystérieux s’incarnera d’abord en une grande étoile. Chaque soir, cette étoile apparaîtra à l’est quand le soleil se couchera à l’ouest et chaque matin elle disparaîtra à l’ouest au moment où le soleil se lèvera à l’est 4. Dès que ta fille sera enceinte, l’étoile n’apparaîtra plus ni au levant ni au couchant. Elle sera dans les entrailles de ta fille où elle s’incarnera en un garçon.
    « Ce sera un garçon providentiel, car son destin est de lutter âprement avec Njeddo Dewal la grande calamiteuse. Leur conflit durera sept ans. Durant ces sept années, le pays continuera de subir le grand malheur dont l’a frappé Njeddo Dewal en retenant les pluies bienfaitrices qui ne viennent plus revivifier les plantes et les pâturages, en empêchant les animaux de se reproduire, en tarissant les cours d’eau au point que le voyageur assoiffé ne trouve pas une seule gorgée d’eau pour se désaltérer ou faire boire sa monture.
    « Mais après ces sept années, la terre, surchauffée par le souffle de Njeddo Dewal au point de brûler les talons, recouvrera sa fraîcheur.
    « Les arbres cesseront de s’envoler à tout vent comme s’ils étaient pourvus d’ailes : ils ne voltigeront plus pour aller tout à coup s’enfoncer sous la terre et s’y perdre.
    « Par l’effet des sortilèges de la grande sorcière, chaque toiture de chaume, à peine tissée, hérisse dès le lendemain sa paille comme une toison de porc-épic, laissant le soleil brûlant envahir l’intérieur de la case ; mais les ombres qui avaient fui l’intérieur des demeures y reviendront et l’atmosphère y sera a nouveau respirable et reposante.
    « Lorsque Njeddo Dewal a enchanté le pays, elle a enfermé le grand fétiche peul (33), source de ses pouvoirs, dans une gourde métallique ; elle a incrusté cette gourde dans une pierre, enfoui la pierre dans un monticule de terre, puis placé ce monticule au milieu d’un îlot. Ensuite, elle a jeté l’îlot au centre d’un immense lac salé 5, qu’elle a anime de vagues furieuses plus hautes que de hautes montagnes et qui rejettent au loin tout ceux qui tentent d’aborder. »
    Informé par son beau-père de la signification de ce songe, Baa-Wamnde, l’époux de Weloré, s’en fut demander à Aga-Nuccooru s’il existait un sacrifice propitiatoire propre à empêcher Njeddo Dewal de faire avorter son épouse lorsque celle-ci serait enceinte.
    Aga-Nuccooru dressa un thème géomantique qu’il examina avec soin. Les résultats des seize maisons du thème concordaient. — Voici le sacrifice que tu dois faire, dit-il. Tu chercheras un mouton kobbu-nollu et tu le donneras en charité à un sourd-muet-borgne. »
    Baa-Wamnde fut quelque peu embarrassé, car il ignorait ce que pouvait être un tel mouton.
    — Je t’en prie, dit-il, sois bon, explique-moi ce qu’est un mouton kobbu-nollu.
    — Le kobbu-nollu, répondit Aga-Nuccooru, est un mouton dont la robe est blanche et dont les deux yeux sont de couleurs différentes : l’un est brun, l’autre lacté.
    — Est-ce la seule définition de ce mouton ?
    — Non. Sa robe doit toujours être blanche 6 ainsi que l’un de ses yeux, mais l’autre œil peut être soit brun, soit rouge.
    Baa-Wamnde remercia chaleureusement Aga-Nuccooru, puis rentra chez lui joyeux comme un nouveau marié. S’étant muni d’une provision de cauris, il se rendit au marché des moutons pour y chercher un kobbu-nollu bien en chair et de belle teinte blanche. Il eut la chance de trouver très vite l’animal qu’il cherchait. Contrairement à l’usage il le paya sans marchander.
    Traînant derrière lui son kobbu-nollu attaché à une corde, il se mit alors à la recherche d’un sourd-muet-borgne. Ce n’était certes pas un genre d’homme facile à trouver, mais quand les prières sont exaucées, les choses les plus rares peuvent venir à portée de la main car le ciel y est pour quelque chose ! Après quelques heures de déambulation à travers les rues et ruelles de la cité, Baa-Wamnde rencontra non pas un sourd-muet-borgne, mais un bossu-borgne-boiteux-cagneux. Il le salua avec beaucoup de respect et lui dit :
    — Mon frère, peux-tu me donner un renseignement ?
    — Pourquoi ne ris-tu pas de moi comme le font d’habitude ceux qui me rencontrent ? s’étonna le bossu-borgne-boiteux-cagneux.
    — Et pourquoi rire de toi ?
    — Parce que je suis mal bâti et que ma forme curieuse est, semble-t-il, hilarante. Ne me trouves-tu pas cocasse ? N’y vois-tu pas une occasion d’épanouir ta rate ? Pourquoi ne me persifles-tu pas comme les autres hommes ? »
    Plus porté à la pitié qu’au rire, Baa-Wamnde, les larmes aux yeux, répondit :
    — Mon frère, tu ne t’es pas fabriqué toi-même, et l’état qui est le tien, tu ne l’as pas acheté au marché. Celui qui rit de l’apparence d’une chose rit indirectement de celui qui l’a façonnée. Pour ma part, je ne vois nullement en toi un homme à tourner en ridicule, car tu es comme Geno a voulu que tu sois. »
    Le bossu-borgne-boiteux-cagneux éclata d’un rire heureux et dit :
    — Quel renseignement as-tu à demander ?
    — Je cherche un sourd-muet-borgne.
    — Pour quoi faire ?
    — Pour lui offrir ce mouton qu’Aga-Nuccooru m’a conseillé de lui donner à lui seul et à nul autre.
    — Peux-tu me donner une noix de kola pour dégourdir mes dents et une pincée de tabac à priser pour dégager mes narines ? demanda l’infirme.
    Comme par hasard, Baa-Wamnde avait justement sur lui un paquet de quelques noix de kola et une tabatière remplie d’almu-njalla, un tabac à priser très finement moulu et aromatisé. Au lieu de n’offrir qu’une pincée de tabac et qu’une seule noix de kola, Baa-Wamnde donna toute la tabatière et le paquet entier de noix à l’infirme. Celui-ci ouvrit en deux la plus grosse des noix, dont chaque moitié suffisait à emplir la bouche. Il prit l’une des moitiés, la mâcha à belles dents et tendit l’autre à Baa-Wamnde, l’invitant a en faire autant.
    Puis, la bouche pleine de kola, il se saisit de la main droite de Baa-Wamnde et l’entraîna dans un coin.
    — Asseyons-nous là, lui dit-il ; quelle que soit la durée réduite de la position assise, elle est toujours préférable à la position debout, on s’y repose mieux.
    Les deux hommes s’assirent à même le sol l’un en face de l’autre. Le bossu-borgne-boiteux-cagneux ouvrit alors la tabatière que venait de lui offrir Baa-Wamnde. Entre le pouce et l’index, il prit une pincée de tabac qu’il aspira longuement des deux narines avec un sifflement caractéristique. Deux larmes coulèrent de ses yeux. Il les essuya du revers de sa main gauche et dit :
    — Ainsi, tu cherches un sourd-muet-borgne et tu n’as pas dédaigné de me questionner. L’as-tu fait parce que je suis moi même bossu-borgne-boiteux-cagneux ou pour un autre motif ?
    Baa-Wamnde répondit :
    — Combien de fois n’est-il pas arrivé que l’on trouve une perle rare dans une petite mare alors que l’on a cherché vainement dans le grand océan 7
    — Eh bien, Baa-Wamnde ! Celui qui ne méprise pas de s’informer auprès de tout le monde est sûr de découvrir ce qu’il cherche. Ta bienveillance et ta considération m’ont obligé grandement. Aussi vais-je te dire où tu pourras trouver l’homme qui t’a été indiqué.
    Njeddo Dewal la calamiteuse, mère de la misère et de la désolation, a construit une ville mystérieuse qu’elle a appelée Weli-weli, “Tout doux-tout doux”.
    Elle y retient mon frère jumeau Siree, car il détient un secret qui pourrait causer sa perte. Or, de même que moi, Abdu, je suis bossu-borgne-boiteux-cagneux, mon frère Siree, lui, est sourd-muet-borgne. Njeddo Dewal le garde dans un vestibule où elle voulait nous emprisonner tous les deux, mais j’ai réussi à fuir. Elle a mis mon frère aux fers, et pour être sûre qu’il ne pourra s’échapper dans les rues de la ville, elle le laisse tout nu, sans boubou et sans pantalon. Ainsi nu et enchaîné, chaque jour il est fouetté à mort par les serviteurs de Njeddo. C’est donc à Weli-weli que tu trouveras celui que tu cherches.
    Après avoir révélé à Baa-Wamnde tous les secrets occultes se rapportant à son frère Siree, Abdu le bossu-borgne-boiteux-cagneux sortit de l’une de ses poches un talisman.
    — Porte-le à ton cou, dit-il. Il te permettra de te rendre sans dommage à Weli-weli.

    En route pour Weli-weli
    Ba-Wam’ndé remercia Abdu comme il se devait, puis il rentra chez lui. Là, il se prépara au voyage. Le lendemain matin de bonne heure, son sac en bandoulière, tirant après lui le kobbu-nollu, il quitta sa maison et prit le chemin de Weli-weli où il était sûr de trouver Siree le sourd-muet-borgne à qui il devait remettre son mouton.
    Baa-Wamnde marcha. Il marcha depuis le matin jusqu’au moment où le soleil, parvenu au zénith, déversa sur la terre une chaleur si épuisante qu’elle obligeait tout voyageur à chercher un abri.
    Il alla se reposer sous l’ombre d’un arbre bien touffu. A peine y était-il depuis quelques instants qu’il vit s’approcher un grand vol de sauterelles. Les bestioles envahirent la zone d’ombre et se mirent à danser autour de lui.
    — Baa-Wamnde, Baa-Wamnde ! scandaient-elles ; où t’en vas-tu comme cela ?
    — Je m’en vais à Weli-weli, la cité mystérieuse de Njeddo Dewal.
    — Et que vas-tu chercher dans cette ville détestable et infernale, totalement dépourvue de femmes sinon des sept filles de Njeddo la calamiteuse ? Les puits de Weli-weli. ruissellent de sang. Le sol y est aussi brûlant que du feu. Chaque jour, Njeddo Dewal termine ses repas en buvant le sang des jouvenceaux.
    Baa-Wamnde répondit :
    — J’y amène ce mouton kobbu-nollu que vous voyez pour l’offrir à Siree le sourd-muet-borgne, frère d’Abdu le bossu-borgne-boiteux-cagneux. Oui, kobbu-nollu sera le mouton de la délivrance de Siree le sourd-muet-borgne. Seuls Siree et son frère Abdu tiennent tête à Njeddo Dewal, car Siree détient le secret qui enlèvera toute efficacité aux pouvoirs de la sorcière et la privera des moyens qui lui ont permis de ravager Heli et Yoyo.
    Oui, par l’effet de ses sortilèges, les gens de Heli et Yoyo sont plongés dans une misère sans nom ! Les enfants y ont cessé de courir et de gambader. Chacun est épuisé comme s’il avait passé la journée à transporter un pesant fardeau de bois mort. Les gens de Heli et Yoyo accomplissent sans répit un travail harassant et infructueux et, au retour, aucun d’eux ne trouve de repas qui l’attend à la maison. Njeddo Dewal les place dans une situation comparable à celle d’un homme a qui l’on demanderait de pétrir de l’argile non mouillée.
    La doyenne des sauterelles s’écria 8 :
    — Ohè, Baa-Wamnde ! Nous avons été créées par Geno qui a réuni en nous les caractéristiques de plusieurs animaux (34). Laisse-nous te conter une chose.
    Un jour, nous avons pris notre vol, assemblées comme en un grand nuage. Nous nous sommes posées dans ton champ familial et dans ton lougan personnel, et y avons tout dévore. Nous n’avons épargné les feuilles d’aucun arbre fruitier. Nous avons troué la terre de ton champ et y avons déposé nos œufs afin de pouvoir recommencer notre ravage l’année suivante. Or, malgré cela, le jour où tu as trouvé des enfants en train de malmener de petites sauterelles sans ailes, donc sans défense, tu as délivré nos rejetons. Cet acte de générosité dont tu as usé pour payer le mal que nous t’avions fait nous oblige, aujourd’hui, à te témoigner notre reconnaissance. Nous savons que tu vas à Weli-weli. Les risques de mort auxquels tu t’exposes ne sont pas minces ; aussi t’offrons-nous notre aide : prends de nos excréments et garde-les précieusement dans ton sac. Un jour, ils pourront te servir à quelque chose.
    Baa-Wamnde suivit leur recommandation. Il remplit un petit sachet d’excréments de sauterelles et le rangea dans son sac. Puis il prit congé des ravageuses et continua sa route, tirant son mouton derrière lui.
    Le deuxième jour de son voyage, Baa-Wamnde tomba sur un mariage de tortues. La population de la gent tortuesque était si nombreuse qu’on ne pouvait passer. La plus vieille des tortues s’adressa à lui :
    — Ô homme au mouton ! T’es-tu égaré ou as-tu perdu la tête ? Quelle malchance t’a-telle poussé à venir là où personne ne doit accéder ? Il est sûr et certain que ta mort est cuisinée à point, sinon tu ne serais pas là en ce jour !
    Sur ce, une petite tortue, qui était la fille du roi des tortues, s’avança et dit à son père :
    — Ô papa! Je prends Baa-Wamnde sous ma garde et lui garantis la vie sauve. Un jour, cet homme m’a trouvée dans un fossé où je mourais de faim et de soif et d’où je ne pouvais sortir par mes propres moyens. Eh bien ! Il a interrompu son voyage, m’a sortie de ma prison et transportée jusqu’à une mare qui communique avec notre fleuve. Là il entra dans l’eau et me déposa à la profondeur voulue afin que je sois hors de portée de prédateurs éventuels.
    Le roi des tortues s’exclama :
    — Ohé, tambourinaires ! Battez à grands coups bien cadencés mon hymne royal en l’honneur de Baa-Wamnde !
    Et tandis que s’élevaient joyeusement les cadences de l’hymne, le roi des tortues se saisit de la main de Baa-Wamnde, la souleva bien haut et, la secouant amicalement, s’écria :
    — Loué sois-tu, Baa-Wamnde, sauveur de mon enfant unique, héritière de ma couronne ! Nous savons que tu vas à Weli-weli, la cité de Njeddo Dewal la calamiteuse. Considèretoi comme allant vers des épreuves terribles, sinon vers une mort certaine.
    Ayant dit, le roi se fit apporter un tesson de carapace de tortue contenant un peu de terre glaise. Il le tendit à Baa-Wamnde :
    — Tiens ! Mets ceci dans ton sac, ne le perds pas et veille à ce qu’il soit constamment à portée de ta main. Un jour où tu seras en difficulté, brise-le et jettes-en les morceaux dans du feu. C’est un cadeau que nous te faisons en signe de reconnaissance pour ta bonté’ et ta générosité.
    Baa-Wamnde remercia grandement le roi des tortues 9. On lui ouvrit un chemin et il reprit sa marche vers Weli-weli, toujours accompagné de son mouton.
    Le soleil venait de disparaître derrîère l’horizon. Baa-Wamnde n’arrêta pas sa course pour autant. Il continua de marcher jusqu’au premier chant du coq. Alors, epuisé, tombant de sommeil, il s’écroula sur le sol.
    Etait-ce un rêve ? Etait-ce la réalité 10 ? Il vit un grand attroupement de chiens tournant autour d’une termitière. Les chiens, le découvrant, se mirent à aboyer. Babines retroussées, crocs à nu, ils se précipitèrent sur lui, prêts à le mettre en pièces. C’est alors qu’un gros chien de berger sortit de la troupe et s’écria :
    — Halte, mes frères ! Ce voyageur se nomme Baa-Wamnde, l’homme de bien et de charité. Un jour, il m’a trouvé réfugié dans un vestibule, malade à mourir, envahi de gale et de tiques voraces qui suçaient le peu de sang qui me restait et me rendaient la vie impossible. On m’avait chassé de partout, car personne n’aime un chien malade. Eh bien ! Baa-Wamnde que voici me recueillit, m’amena chez lui et me donna à manger.
    — Cache-toi sous mon grenier à mil, me dit-il. Je m’y réfugiai, et tout le temps que j’y demeurai il ne me laissa manquer de rien, ni de viande ni de lait.
    Je mangeai à satiété et me reposai tout mon soûl. Baa-Wamnde me soigna. Quand je fus guéri, il m’affecta à la garde de son troupeau composé de moutons et de grands cabris. Ainsi, je pus me refaire santé et vigueur jusqu’au jour où l’envie me prit de revenir parmi vous.
    Même là, il n’opposa aucune difficulté à mon départ.
    — Ô Baa-Wamnde ! Sois donc le bienvenu au pays des chiens qui tournent autour de la termitière merveilleuse (35). Mon oncle, roi de mon peuple, viendra te saluer.
    Sur ce, un vieux canidé malade et édenté, dont les yeux laissaient couler de grosses larmes tandis qu’une longue bave pendait de sa gueule, s’avança tout tremblant. Il lècha les mains et les pieds de Baa-Wamnde et dit :
    — Celui qui vient de parler est l’enfant de ma sœur. Tu as été bon pour lui. Je tiens à t’en remercier car le paiement du bel-agir ne doit être, chez les braves gens, que le bel-agir. Je sais que tu vas à Weli-weli. Oui, Njeddo Dewal la calamiteuse a bâti cette ville occulte qu’elle a nommée Weli-weli (Tout doux-tout doux) alors qu’elle aurait dû l’appeler Heli-heli (Brise-tout brise-tout) !
    Le vieux chien (36) préleva les humeurs qui s’étaient coagulées au coin de ses yeux et les tendit Na Baa-Wamnde :
    — Prends cela, lui dit-il. Enveloppe-le dans un chiffon et cache le paquet dans ton sac. En allant vers Weli-weli, tu te diriges, sans t’en douter, vers une mort mâle. Un jour où tu seras dans l’embarras et sans ressources, il se peut que tu aies à mettre dans certains yeux, après l’avoir mélangée à de l’antimoine amère, la matière que je viens de te donner (37).
    Et il ajouta au paquet un peu de poudre d’antimoine amère et de cendre provenant de la cuisine.
    Baa-Wamnde accepta le tout avec reconnaissance. Il remercia chaleureusement le roi des chiens, puis il prit congéet continua son chemin.
    Après un certain temps, il déboucha inopinément sur une crapaudière. Les anoures, qui se rendaient à une foire, sautaient de tous côtés. Découvrant la présence de Baa-Wamnde, ils s’écrièrent :
    — Que t’arrive-t-il, homme au mouton ? Où t’en vas-tu comme cela ? Est-ce la trame de tes jours qui a touché à sa fin ? Sinon il ne te viendrait jamais à l’idée d’aller à Wéli-wélii et surtout d’emprunter le chemin qui passe chez nous. Tu vas payer de ta vie ton audace ou ton étourderie.
    — Une jeune femelle crapaud s’approcha de Baa-Wamnde en sautillant.
    — Ne me reconnais-tu pas ? lui dit-elle. Un jour tu m’as fait crédit d’un bienfait, c’est à mon tour de te le payer.
    — Je ne me souviens plus de t’avoir rencontrée, fit Baa-Wamnde.
    — Il est habituel que l’auteur d’un bienfait oublie sa bonne action et cela est admissible, répliqua la jeune crapaude. Ce qui est condamnable et inqualifiable, c’est que le bénéficiaire de ce bienfait l’oublie. Tel n’est pas mon cas.
    Un jour où la chaleur était écrasante, mourant de soif, je fus mise au supplice. J’aperçus en effet, posé à l’ombre d’un arbre, un canari (marmite en terre) rempli d’eau fraîche.
    Pleine d’espoir, je m’en approchai pour m’y désaltéreri, mais l’ouverture était trop haute et trop étroite pour moi. Chacun de mes bonds pour l’atteindre se terminait par une glissade. Je dégringolais, roulais et me renversais sur le dos à ne plus voir que le ciel.
    C’est alors que survint un gros gamin, sans doute le fils du propriétaire du canari. Il me trouva épuisée, gisant à terre, presque morte. Je haletais comme un chien altéré. Le gros gamin se saisit de mes pattes, les attacha avec une corde et serra si fort que mes oreilles en bourdonnèrent. Il souleva la corde à laquelle je me trouvais suspendue la tête en bas, et se mit à courir en me balançant. Et, croyez-moi, ce balancement n’avait rien d’un bercement à faire s’endormir un bébé, c’était plutôt des secousses à faire vomir ses entrailles ! Mon ventre s’emplit d’air à en éclater, mes pieds entravés enflèrent. Le gamin se plaisait fort à me voir dans cet état misérable.
    C’est alors, Baa-Wamnde, que tu intervins et me délivras. Tu me détachas et réprimandas le gamin, lui interdisant de récidiver. Je ne me souviens plus de ce que tu lui as donné pour mon rachat, mais je sais que tu lui as donné quelque chose. Ce que je ne puis oublier, c’est l’action que tu as accomplie en ma faveur et qui m’a empêchée de périr.
    La maman de la jeune crapaude sortit des rangs et, cahin-caha, s’approcha de Baa-Wamnde. Elle vomit entre ses pieds une pierre blanche arrondie de la grosseur d’un œuf d’oiseau mange-mil.
    — Ô bienfaiteur des bêtes et des bestioles, compatissant même pour les têtards des eaux fétides et des mares bourbeuses ! dit-elle. Les animaux terrestres et aquatiques, les bêtes des cités et des forêts te sont reconnaissants et tous les oiseaux des champs gazouillent tes louanges dans les branches des arbres de la haute brousse ! Ô Baa-Wamnde ! Prends cette pierre et range-la dans ton sac. Elle te servira à quelque chose en un jour difficile vers lequel tu t’avances sans t’en douter, car aller à Weli-weli, C’est aller à la mort !
    Baa-Wamnde rangea la pierre dans son sac. « L’adage veut, dit-il, que celui qui est reconnaissant ait autant de mérite, sinon davantage, que celui qui a fait le bien, car l’ingratitude est le propre de l’homme. »
    Puis il remercia la mère-crapaud de sa bonté, salua tous les anoures assemblés et poursuivit son chemin.

    Il était encore bon matin. L’air était frais. Toujours tirant son mouton, Baa-Wamnde marcha, marcha de longues heures, profitant de la fraîcheur matinale. Le soleil était voilé par des nuages, mais quand il se fut élevé dans le ciel à la hauteur de quatre hampes de grandes lances, ses rayons ardents percèrent les nuages et répandirent une chaleur si torride qu’elle sembla immobiliser l’atmosphère. Plus le moindre souffle de vent ! Baa-Wamnde se mit à transpirer abondamment. Malgré la chaleur qui l’étouffait, il avançait encore mais bien péniblement car, de surcroît, le chemin devenait de plus en plus mauvais, tantôt ondulant, tantôt défoncé, tortueux, raboteux ou encaissé si étroitement qu’il se demandait comment passer avec son mouton.
    Pour comble de malheur, il aperçut au loin, à l’horizon oriental, un vaste amas de nuages semblables à des montagnes entassées. Certains de ces nuages étaient blanchâtres, d’autres noir indigo, d’autres teintés de bleu. Ils avançaient lentement comme des moutons qui paissent dans la plaine. Sans doute était-ce une tornade qui se préparait, car Baa-Wamnde vit de grands éclairs illuminer l’espace. Le ciel allait ouvrir ses vannes pour inonder la terre.
    Subitement, le vent souffla. Il s’engouffra dans les feuillages et gonfla le boubou de Baa-Wamnde, ce qui ne facilitait guère sa marche. Pour avancer, il fut obligé de se pencher si fortement en avant qu’il paraissait prêt a tomber sur la face d’un moment à l’autre. Il inclinait la tête comme pour parer aux gifles que de violentes bourrasques lui assenaient sur les tempes. Tirant son mouton de la main droite, il se servait tant bien que mal de sa main gauche pour appliquer contre son corps les extrémités de son boubou et l’empêcher de gonfler davantage.
    Baa-Wamnde leva les yeux pour regarder l’horizon. Des éclairs sinueux éclatèrent horizontalement entre deux nuages, puis un grand éclair arborescent illumina la nue. Assurément, un orage allait éclater.
    Ce n’était certes pas le moment, ni pour lui ni pour son mouton, de se faire tremper. Epuisé, ne pouvant continuer sa marche tant son boubou gonflé d’air entravait ses pas, il se réfugia sous un arbre et se mit à prier. : « Ô Geno ! Empêche le ciel de pisser sur la terre ! » Le vent soufflait toujours avec rage. L’arbre sous lequel Baa-Wamnde s’était réfugié se trouvait dans une dépression boisée d’épineux. Des oiseaux ébouriffés étaient rivés sur les branches tendres. Selon l’humeur des vents, celles-ci s’élevaient comme des vagues en furie ou plongeaient dans le vide comme une embarcation qui chavire. A chaque plongée, le vent hérissait les plumes des oiseaux et déployait leur queue en éventail.
    La prière de Baa-Wamnde fut-elle entendue ? Toujours est-il que la foudre rengaina ses flèches de feu qui menaçaient d’incendier la terre et que le vent s’apaisa. Comme pour marquer sa sollicitude envers l’homme au cœur empli de charité, Geno ne voulut pas que Baa-Wamnde et son mouton fussent trempés. Le tonnerre S’assourdit et se réduisit à un écho lointain ; les vents chasseurs de pluie avaient éloigné l’orage. Les gros nuages sombres qui, un instant auparavant, obscurcissaient le ciell s éclaircirent comme une boisson coupée d’eau. Ils s’amincirent, s’étalèrent, se dispersèrent en ondulant à la manière de dunes sablonneuses. Les petits nuages les suivirent en se tortillant, plissant leur dos comme pour former un chemin ondulé.
    Baa-Wamnde quitta alors son abri et continua sa route avec son mouton vers Wé’li-wéli. A peine sorti du chemin encaisse et tortueux 11, il déboucha d’une manière inattendue dans une plaine encore plus difficile à franchir : c’était une immense étendue de sable très fin. Le marcheur s’y enfonçait jusqu’aux genoux. Au moindre souffle de vent, des grains de sable l’aveuglaient et mordillaient sa peau comme des milliers de fourmis rageuses.
    Geno voulant et aidant, Baa-Wamnde, après bien des efforts et des souffrances, réussit à franchir la zone meurtrière sablonneuse qui, avant lui, avait englouti plus d’un homme et plus d’une monture 12.
    Hélas ! A peine en était-il sorti qu’il tomba sur un village de porcs-épics où, justement, siégeait un conseil du trône. Un conseil peu ordinaire, à vrai dire : c’était plutôt un tribunal. Chose étrange, l’accusé êtait le roi lui-même.
    L’audience se tenait sur la place publique où, tous les sept ans, avait lieu une grande foire. Toute la population avait été conviée à la séance. Le roi, amarré comme un fagot de bois et transporté comme un vulgaire cadavre d’animal, fut placé au milieu du cercle qui s’était formé afin d’y subir un interrogatoire préliminaire.
    Quel crime le roi avait-il donc commis pour être ainsi maltraité et déféré honteusement devant le tribunal de son peuple ? Il avait ordonné, un jour où il était de mauvaise humeur, de tuer tous les singes qui peuplaient son royaume, car, disait-il, c’étaient des êtrangers indésirables, des parasites qui suçaient le pays et en appauvrissaient les natifs.
    Baa-Wamnde ne put en croire ses oreilles, et moins encore ses yeux. Un roi déféré devant le tribunal de son peuple, cela pouvait encore s’admettre ; mais y paraître attaché comme un fagot de bois mort et, en plus, à cause de singes qui, de toute évidence, n’étaient en rien des porcs-épics, cela passait l’entendement ! Mais les choses sont ce qu’elles sont et il faut savoir s’y adapter. Si la coutume des temps est que les convives se frottent le ventre avant de prendre un repas, celui qui ne se frottera pas le ventre avant de manger risque d’avoir une indigestion, et il ne devra s’en prendre qu’à lui-même !
    Le griot des porcs-épics avait aperçu Baa-Wamnde. Il S’avança vers lui et dit :
    — Qui es-tu, toi qui n’es pas un porc-épic ? Tu n’es pas de ce pays. D’où viens-tu ? Et où vas-tu si étourdiment ? Je crois que tu as oublié ta raison quelque part et suspendu ta chance à une branche du bosquet de ton village ; sinon, tu ne viendrais pas ici aujourd’hui. En effet, tout étranger qui voit ce que tu viens de voir doit périr à l’heure et à l’instant. Ô toi, étranger et fils d’Adam, le roi que tu vois ainsi amarré n’en est pas moins encore roi. Il a pouvoir d’ordonner sur tout étranger, et cela jusqu’à sa destitution qui n’est pas encore prononcée. Or, il m’a ordonné de te flécher à mort. Avance ! Je vais te mener à notre lieu de supplice, et là, je hérisserai mes piquants et les lancerai sur toi tous à la fois. Ils te transperceront et tu mourras !
    Baa-Wamnde prit docilement les devants ; le piqueur le suivit, le guidant de la voix. Quand ils furent arrivés sur les lieux, le porc-épic se secoua énergiquement et ses aiguilles jaillirent comme des traits en direction du corps de Baa-Wamnde. Mais, ô miracle, elles tombèrent toutes en deçà de son corps et se fichèrent en terre, formant comme une haie tout autour de lui. Qu’est-ce donc qui avait pu ainsi arrêter les flèches ? Avaient-elles ricoché sur un mystérieux bouclier, un bouclier qu’aucun œil ne pouvait voir ?…
    A l’instant même un hérisson jaillit de l’invisible et dit :
    — Ohé, porcs-épics ! Si Baa-Wamnde avait péri ce jour par votre faute, vous seriez tous exterminés par une male mort.
    Le roi porc-épic, bien qu’attaché comme un fagot de bois, lui demanda :
    — Qui est donc Baa-Wamnde ? Quand et où l’as-tu connu ?
    Le hérisson raconta :
    — J’ai connu Baa-Wamnde un jour de grand malheur, un jour ou je me suis trouvé bloqué au milieu d’un incendie de brousse. Le feu, qui pétillait avec rage, avançait rapidement vers moi ; ses flammes dévoraient voracement tout ce qui se trouvait à leur portée. J’éprouvais une si grande peur et mon cœur battait si fort que mes pattes se paralysèrent comme si elles avaient enflé tout à coup. Baa-Wamnde, qui avait vu la scène, sauta par-dessus les flammes pour me rejoindre. Il me prit, me mit dans son sac et derechef s’élança audessus du feu pour sortir de la zone d’incendie. Puis il alla me placer dans un trou. C’est en reconnaissance de ce bienfait que, pour le protéger, mes frères hérissons, invisibles à vos yeux, se sont mis en cercle autour de lui. Chacun de nous a arrêté l’une des flèches lancées par votre bourreau et l’a fichée en terre. Quant à vous, porcs-épics, vous connaissez le pouvoir magique qui est le nôtre, à nous hérissons. Si vous ne réparez pas joliment votre faute, nous vous infligerons une punition sévère !
    Sur ce, un porc-épic borgne, aux membres à moitié brisés, avança péniblement, traînant son corps délabré. Il dressa son cou et vomit un fruit de foogi (38).
    — Ô Baa-Wamnde ! dit-il. Prends ce fruit et mets-le dans ton sac.
    Puis il s’adressa aux autres porcs-épics :
    — Vous avez toujours eu une mauvaise opinion de moi. Chaque fois que je vous ai donné un conseil, vous avez refusé de m’écouter, me prenant pour un imbécile. Mais le fait d’être laid et d’avoir un corps difforme n’est en aucune façon une preuve d’imbécillité ; cet état extérieur ne saurait éteindre la bénédiction intérieure de Geno une fois qu’il l’a donnée 13.
    Ô Baa-Wamnde, continua-t-il, consomme ce fruit dès que tu auras faim, puis gardes-en les noyaux dans ton sac. Ils te seront utiles un jour de difficulté, et ce jour viendra pour toi puisque tu vas à Weli-weli.
    Baa-Wamnde remercia le hérisson et prit congé des porcs-épics, auxquels il pardonna gracieusement leur mauvaise intention. Poursuivant son chemin, il arriva devant un fleuve. Celui-ci avait tellement grossi qu’il commençait à sortir de son lit et menaçait d’inonder une partie de la plaine. Déjà il avait provoqué l’éboulement d’une partie de ses hautes berges, déraciné de nombreux arbres et noyé les broussailles. Sa haute crue avait presque avalé les bosquets des îlots qui n’étaient plus visibles qu’à moitié. Sous les coups répétés des vagues, une écume blanchissait les lèvres du fleuve 14, comme l’on voit parfois se couvrir d’une écume blanchâtre les lèvres desséchées d’un homme altéré qui a beaucoup parlé.
    A la vérité, ce fleuve était différent de tous les autres fleuves de la terre : c’était Gayobélé, le fleuve magique des Fulɓe 15. Il alimentait de grands lacs et possédait par endroits d’immenses profondeurs. Chacune de ses poches d’eau contenait des variétés innombrables de poissons de toutes formes et de toutes tailles. Les gros poissons qui vivaient au plus profond des eaux se nourissaient des poissons moyens qui les surplombaient. Ceux-ci à leur tour, mangeaient les plus petits qui nageaient au-dessus d’eux, les siiwuuji. Pendant les périodes sans lune de la saison froide, les siiwuuji quittaient leur poche d’eau et remontaient le courant du fleuve. Leur voyage se poursuivait jusqu’à l’étang dit du jujubier. Là, ils profitaient de la crue du fleuve et de l’inondation pour s’éparpiller dans la plaine, chaque femelle sachant très exactement ou aller déposer sa ponte. Le retrait des eaux coïncidant avec l’éclosion des œufs, les jeunes poissons se trouvaient drainés vers le lit du fleuve. Ils redescendaient son cours en aval, se separaient de leur maman et allaient vivre leur vie d’adulte, chacun se retirant dans l’une des 113 poches de Gayobeele, à l’exact niveau de profondeur qui était celui de son espèce (39).
    Baa-Wamnde entra dans le fleuve magique et entreprit de le traverser à la nage avec son mouton. Ngudda, le crocodile à la queue écourtée (40) qui a reposait non loin de là aperçut le kobbu-nollu et son maître qui nageaient vers la rive opposée. Tout heureux, le grand reptile aquatique à l’épaisse cuirasse crut avoir ainsi à portée de ses dents une provision de nourriture pour de nombreux jours. Serrant fortement les mâchoires, il redressa bien droit ce qui lui restait de queue et entra dans le fleuve. Son nez, qui pointait à la surface, fendait leau comme un couteau déchire une étoffe. Deux larges bandes blanches semblaient s’écarter après son passage. Il avançait rapidement, bien décidé à se saisir du mouton aux yeux multicolores ou de son imprudent propriétaire, ou même, pourquoi pas, des deux à la fois.
    Baa-Wamnde et son mouton nageaient tranquillement, ignorant le danger qui les menaçait. Au moment où ils atteignaient la berge et s’apprêtaient ‘à sortir de l’eau, le carnassier aquatique à la peau brune et aux dents en forme de scie les rejoignit. Il ouvrit tout grand sa gueule. Bien que sa queue fût écourtée, il la recourba et la lança pour accrocher d’une seule prise Baa-Wamnde et son mouton ; après quoi il ne lui resterait plus qu’à les entraîner dans les eaux profondes pour les y étouffer et les y noyer.
    Si Ngudda le crocodile avait pu prévoir comment allait se terminer sa manœuvre, jamais il ne s’y serait lancé avec autant d’empressement et de décision. En effet, Ngabbu l’hippopotame se trouvait justement posté à proximité. Et lorsque le caïman lança sa queue avec force, celle-ci, au lieu de happer Baa-Wamnde et son mouton, se trouva saisie au vol par les deux puissantes mâchoires de Ngabbu. Le grand quadrupède amphibie des fleuves referma d’un seul coup les deux immenses pièces osseuses, fortes comme deux battants de fer, qui supportaient ses dents, poussa un terrible hennissement et, tenant fermement sa proie, se hâta de regagner la terre ferme. Le pauvre crocodile était suspendu à sa gueule comme un vulgaire fruit de baobab, sa queue faisant office de pédoncule.
    Bâ-Wâ’m'ndé sortit de l’eau tout tremblant. Son mouton et lui venaient de l’échapper belle ! Ngabbu l’hippopotame balança le crocodile et le jeta le plus loin qu’il put. Le pauvre Ngudda, voltigeant comme une pierre éjectée par une fronde, fut arrêté dans son vol par un baobab planté à quelques mètres de là et resta accroché entre ses branches. En s’abattant sur l’arbre, il avait heurté l’un des fruits du baobab qui tomba à terre en tintant comme une cloche. Ngabbu l’hippopotame s’écria :
    — O Baa-Wamnde! Ramasse le fruit qui vient de tomber et ouvre-le !
    Baa-Wamnde se précipita, prit le fruit et l’ouvrit avec une pierre. Le fruit ne contenait pas, comme à l’accoutumée, du pain de singe, mais, ô merveille, il contenait un crâne, oui, un crâne, celui-là même que Buytoorin avait placé dans la case-nombril de l’hexagramme et qui avait conté et vaticiné (41)
    Ngabbu s’ecria :
    — Ô Baa-Wamnde le bienheureux ! Si un autre fruit était tombé, ç’aurait été le signe de ta mort. Prends ce crâne et mets-le dans ton sac, car il te servira un jour où tu seras dans l’embarras. Interroge-le, et il te parlera comme il a parlé à ton ancêtre Buytoorin et à son fils Helleere.
    — Qu’ai-je fait, s’exclama Baa-Wamnde, pour mériter d’échapper ainsi au grand danger qui me menaçait ? Sans ton intervention, Ngabbu, les dents pointues du carnassier à la peau brune ne m’auraient pas manqué !
    Ngabbu, qui était en fait une maman hippopotame, répondit à sa question :
    — Un jour, dit-elle, alors que j’allaitais un tout petit bébé, il m’est arrivé d’aller fourrager dans les rizières de ton village. Des chasseurs à l’affût se préparaient à me tuer, mais tu les en empêchas, leur rappelant qu’il est interdit par la coutume de tuer une femelle qui allaite, fût-ce une maman hippopotame.
    Tout à l’heure, ajouta-t-elle, je t’ai vu entrer dans le fleuve avec ton mouton et je savais que le gourmand à la queue écourtée chercherait â te tuer. Aussi me suis-je postée au bon endroit, ce qui m’a permis de happer sa queue avant qu’elle ne se saisisse de toi ou de ton mouton.
    Baa-Wamnde remercia chaleureusement Ngabbu la maman hippopotame. Puis il ramassa le crâne, le mit dans son sac et reprit son chemin vers Weli-weli.
    Après une demi-journée de marche, il pénétra dans une plaine rocailleuse où il vit ce qu’aucun œil n’avait jamais vu ni aucune oreille jamais ouï conter. Dans cette plaine, des œufs d’araignée étaient en train d’écraser des cailloux ! Dès qu’une pierre se trouvait touchée par un œuf, elle se réduisait en poudre et devenait comme de la farine de terre. Baa-Wamnde, au comble de l’étonnement, observa ce phénomène extraordinaire. En effet, que peut-il y avoir de plus étrange que des œufs d’araignée, symbole même de la faiblesse et de la fragilité, en train d’écraser des pierres 16 ?
    Une grosse araignée noire (42), suspendue à un arbre par un fil invisible de sa fabrication, dit au voyageur :
    — Bonhomme, d’où viens-tu et où vas-tu ?
    — Je viens du pays de Heli et Yoyo et me dirige vers Weli-weli, la cité magique de Njeddo Dewal.
    — Et que vas-tu chercher à Weli-weli ?
    — Je cherche Siree, le grand sourd-muet-borgne, frère d’Abdu, le petit bossu-borgneboiteux-cagneux.
    — Prends une provision de mes œufs, dit alors l’araignée, et emporte-les avec toi. Un jour difficile, leur pouvoir te servira à quelque chose.
    Baa-Wamnde ne se le fit pas dire deux fois. Il ramassa une bonne provision d’œufs, les enveloppa et les mit dans son sac.
    Il possédait maintenant dans sa gibecière sept choses insolites :

    des excréments de sauterelles surprises dans leur sarabande mystérieuse
    un tesson de carapace de tortue contenant un peu de terre glaise
    un peu d’humeur séchée provenant des yeux d’un vieux chien malade, mêlée à de l’antimoine amère
    une pierre miraculeuse vomie par un crapaud
    un fruit jaune et mûr de foogi offert par un porc-épic difforme
    un crâne nu sorti d’un fruit de baobab
    des œufs casse-pierres offerts par une mère araignée
    Oui, voilà les sept choses plus ou moins extraordinaires qui se trouvaient dans le grand sac que BâWàm’ndé portait en bandoulière.
    Continuant sa marche, Bâ-Wàrn’ndé déboucha sur une plaine qui ressemblait à une immense futaie : mais au lieu d’être hérissée de grands arbres, elle était plantée de pitons rocheux etroits et pointus comme des aiguilles qui semblaient vouloir transpercer la nue. Sur chaque pointe, une aigrette se tenait sur une patte, scrutant l’horizon d’un air méditatif. Certaines étaient de couleur cendrée, d’autres d’une teinte pourprée, d’autres encore d’une blancheur éclatante. Le faisceau de plumes qui ornait leur tête était lisse comme de la soie et brillant comme une pierre précieuse. A chaque brin de duvet qui garnissait leur jabot ou leurs flancs pendait une perle qui aurait pu servir de dot à une reine.
    A la vue de Baa-Wamnde, toutes les aigrettes (43) déployèrent leurs ailes et s’écrièrent :
    — Salut à Baa-Wamnde ! Salut, salut et encore salut à Baa-Wamnde, le conducteur de Kobbu. Mais ô Wâm’ndé, où t’en vas-tu comme cela ?
    — O aigrettes du Village des aigrettes ! répondit Baa-Wamnde, je vais à Weli-weli, la cité de Njeddo Dewal.
    — Baa-Wamnde ! s’exclamèrent les gracieux volatiles. Alors tu vas vers la mort, car Njeddo Dewal badine avec la vie des jouvenceaux. Maintenant, tu n’es plus très loin de ton but.
    Non loin de là, nichant sur quelques pitons, des cigognes noires à ventre blanc étaient occupées à gaver de vipères et de rats leurs cigogneaux aux duvets semblables à des brins de paille. Quand elles entendirent Baa-Wamnde déclarer qu’il se rendait â Weli-weli, elles claquèrent du bec.
    — Qu’est-ce donc qui t’est passé à travers la gorge et te fait désirer la mort ? dirent-elles. Car aller chez Njeddo Dewal la méchante, C’est aller vers une mort certaine.
    Pour toute réponse, Baa-Wamnde leur dit :
    — Ô cigognes de bon augure ! Indiquez-moi où se trouve Weli-weli ; et pour le reste, que la volonté de Geno soit faite !
    — Weli-weli se trouve derrière une montagne située non loin d’ici, répondirent les oiseaux au long bec (44) ; mais cette montagne, dont la crête effleure les nues, est une muraille infranchissable. Aussi, quand tu seras parvenu auprès d’elle, fouille dans ta besace et consulte le crâne qu’avaient consulté tes ancêtres. Il te dira ce qu’il faut faire pour triompher de cet obstacle.
    Baa-Wamnde remercia grandement les cigognes et poursuivit son chemin. Après quelques heures d’une marche facile, brusquement il se trouva au pied de la montagne-muraille. Il sortit alors de sa besace le crâne parleur et le supplia :
    — Ô crâne conseiller de mes ancêtres ! Je t’en conjure, au nom du baobab dans le fruit duquel tu t’étais retiré, dis-moi ce que je dois faire pour pouvoir traverser cette muraille de pierre infranchissable.
    — Cherche du bois de foogi, répondit le crâne, et sers-t’en pour allumer un feu. Dès que tu auras obtenu des braises ardentes, place-les dans le tesson de carapace de tortue, verses-y les excréments de sauterelle, brûle le tout et tu verras ce que tu verras !
    Baa-Wamnde partit à la recherche de bois de foogi. Il trouva assez rapidement un pied de cet arbuste entouré de quelques branches mortes. Il les cassa, les rassembla et, avec son silex, enflamma le bois sec. En peu de temps il obtint les braises nécessaires.
    Ouvrant son sac, il en sortit le tesson de carapace de tortue et les excréments de sauterelle. Il mit les braises ardentes dans le tesson et y jeta les excréments desséchés, qui s’enflammèrent. Il s’en dégagea une fumée blanchâtre qui monta droit dans l’air, s’épaissit, se solidifia et s’arrondit à son extrémité comme une barre à mine.
    Cette énorme barre miraculeuse se mit à cogner avec force sur la muraille pierreuse. Après plusieurs coups, elle y perça une ouverture assez large pour laisser passer Baa-Wamnde et son mouton, qui s’y engagèrent aussitôt. La galerie souterraine ainsi ouverte était longue et obscure mais, en fait, sa traversée demanda plus de temps que d’efforts aux deux voyageurs.

    Où Baa-Wamnde atteint son but
    Une fois sorti de ce tunnel, Baa-Wamnde aperçut la ville de Wélî-wéli qui s’étirait devant lui d’est en ouest, si immense qu’il ne pouvait en discerner les limites. Il ne sut jamais comment, tout à coup, il se trouva transporté dans une grande avenue de la cité !
    Chose curieuse, malgré la beauté des maisons dont beaucoup étaient à étages, il ne vit ni ne perçut aucun signe de vie ni de présence humaine. Sans savoir où il allait, il continua sa marche. Après avoir longtemps déambulé, il finit par déboucher sur ce qui, apparemment, était la place du marché. Mais au lieu d’y voir assemblée, comme il eut été normal, une foule de vendeurs et d’acheteurs, il ne vit que des animaux, et, de surcroît, des animaux qui se livraient à des activités tout à fait bizarres : sous un hangar, des chiens présentaient du mil à des singes ; ailleurs, des guenons offraient du lait de bufflonne à des porcs, des boucs puants parlaient haut à des oiseaux géants, des tortues s’adressaient en murmurant à des panthères.
    Plus loin, un âne installé devant une forge fabriquait des houes, des couteaux, des clous et des aiguilles. Un petit hérisson actionnait la soufflerie. L’âne, qui se servait de sa bouche pour saisir les outils avec lesquels il forgeait à chaud ou à froid, lançait, avant chaque operation, un braiment spécial.
    Devant tant de choses plus extraordinaires les unes que les autres, Baa-Wamnde resta interloqué, ne sachant que faire. « Certainement, se dit-il en lui-même, il s’agit là d’êtres métamorphosés par sortilège » Alors, se souvenant tout à coup de l’alliance sacrée qui existe entre Fulɓe et forgerons (45), il se dirigea vers l’atelier de l’âne.
    — Bonjour, forgeron aux grandes oreilles qui manie ses outils au moyen de ses mâchoires ! s’écria-t-il.
    — Bonjour, gandin de Pullo ! répliqua l’âne. Je parie qu’au lieu de te trouver ridicule toi-même, tu crois que c’est moi qui le suis ? Et d’ailleurs, que viens-tu faire ici avec ce mouton ?
    — Il n’est pas pour toi, repartit Baa-Wamnde. Je le destine à quelqu’un qui se trouve dans cette ville, je ne sais exactement où. Si tu peux me donner quelque indication à ce sujet, les mânes de mes ancêtres et des tiens t’en sauront gré, car ton geste te sera peutêtre utile, à toi et à tous les êtres que je vois ici bizarrement métamorphosés.
    — Alors, dit l’âne, tiens-toi bien, car je vais dégager un vent qui vous emportera, toi et ton mouton, dans un endroit où tu verras ce que tu verras.
    Baa-Wamnde saisit fermement la corde de son mouton. L’âne sortit alors de son fondement un pet aussi puissant que tonitruant. La violence du souffle fut telle que nos deux compagnons furent soulevés et projetés au loin. Ils allèrent retomber sur une charge de piments. Sous le choc, les gousses s’écrasèrent. Une fine poudre s’éleva, enveloppa Bâ-Wâmnde et lui piqua douloureusement les yeux et les narines. Ses larmes coulèrent en abondance. Aveuglé, il voulut s’essuyer les yeux du revers de la main. Il lâcha la corde du kobbu. Aussitôt, celui-ci s’échappa et se précipita dans une rue voisine, bêlant de toutes ses forces.
    Après avoir recouvré la vue, Baa-Wamnde; constata la disparition de son mouton. Entendant au loin les bêlements de l’animal, il s’élança dans la rue, tendant l’oreille, regardant à droite et à gauche, s’arrêtant de temps en temps pour mieux s’orienter. Arrivé devant une fourche où deux voies s’offraient à lui, il ne sut laquelle prendre car il n’entendait plus rien. Il récita alors la formule peule jalinga jalinga 17. Le dernier mot lui ayant indiqué la voie de droite, il s’y engagea sans hésiter. Un peu plus loin, il trouva le mouton tout occupé à se gratter.
    Au fur et à mesure que l’animal raclait sa toison de laine, des étincelles en jaillissaient pour aller retomber sur une sorte de vestibule métallique qui donnait accès à on ne savait quel édifice. Baa-Wamnde s’approcha du mouton. Au même moment, un être bizarre apparut : doté d’une tête humaine surmontant un tronc de caïlcédrat, il était porté par deux gigantesques pattes d’autruche. Cet être a la fois humain, végétal et animal (46), s’adressa à Baa-Wamnde :
    — Bonhomme malchanceux ! Qu’est-ce qui a pu t’amener en ce lieu interdit à tout être vivant sous peine de mort violente ? Si Njeddo Dewal apprend que tu es là, elle enverra son bourreau pour te castrer, te suspendre par les pieds et déchirer ta chair en lambeaux avant de te trancher la tête ! Si tu veux éviter ce malheur, donne-moi ton mouton.
    Au lieu de s’exécuter, Baa-Wamnde demanda à l’étrange créature quel était ce lieu et dans quelle pièce donnait ce vestibule métallique.
    — Le vestibule, répondit la créature hybride, donne sur une pièce où Njeddo Dewal séquestre ses ennemis et ceux qui refusent de la servir.
    — Je te remercie de ton information, dit Baa-Wamnde. Quant au mouton que tu me demandes, je ne puis te l’offrir car il ne m’appartient pas. J’ai été chargé de l’amener à Weli-weli pour le donner à Siree, le sourd-muet-borgne qui s’y trouve emprisonné. Or, à ce que je vois, tu es loin d’être cet homme.
    — En effet, répondit l’homme-plante-animal. Je ne suis ni Siree, ni Abdu son frère puîné le bossu-borgneboiteux-cagneux.
    Et tout à coup, sans en dire plus, il disparut.

    Pendant tout ce temps, le mouton avait continué a se gratter. Les étincelles qui jaillissaient de sa toison se focalisaient sur la porte du vestibule. Elles finirent par en faire fondre la serrure, mais le battant restait toujours fermé. Il était si lourd que trois éléphants n’auraient pas réussi à l’ébranler. Alors, à la manière d’un bélier prêt à charger, kobbu-nollu recula, puis fonça sur le battant qui céda miraculeusement. Suivi de Baa-Wamnde, il pénétra dans le vestibule.
    Celui-ci donnait sur une cour parsemée de clous pointus qui en tapissaient le sol aussi drument que des épines sur le dos d’un hérisson. Une voix se fit entendre :
    — Malheur! disait-elle, à celui qui vient d’ouvrir la porte du vestibule pour pénétrer dans la cour interdite !
    Au même moment, un bruit semblable à un coup de tonnerre éclata, assourdissant Baa-Wamnde. Comme par enchantement, son mouton disparut. Il était à nouveau bien embarrassé. Que faire ? Que dire ? Où aller ? A peine se posait-il la question que le ciel s’obscurcit au-dessus de sa tête. Un éclair en jaillit, suivi d’un grondement de tonnerre si violent qu’il fit trembler la terre et s’évanouir Baa-Wamnde.
    Encore à moitié inconscient, il sentit qu’on le transportait, puis qu’on le déposait sur le sol. Quelque chose lui léchait le bras. Il entrouvrit les yeux. C’était son kobbu-nollu, tout aussi miraculeusement réapparu, qui le réveillait ainsi avec douceur 18.
    Il vit qu’il avait été déposé au pied d’une termitière géante, tout entière façonnée d’argile jaune clair, sculptée de reliefs puissants terminés par des sortes de pinacles, comme on en voit au faîte des maisons ou au sommet de certaines collines. La reine tourna le dos à Baa-Wamnde, lui présentant son abdomen aussi énorme qu’une grosse tortue de fleuve salé. Quant au roi, dont la tête était aussi volumineuse que celle d’un éléphanteau, il fit face à Baa-Wamnde. Le temps de quelques clignements de paupière et sans qu’on sa comment, les deux termites géants avalèrent le mouton kobbu-nollu sans en laisser de traces. Puis ils rotèrent, comme font certains après un bon repas.
    Les ouvrières-termites, dont chacune était aussi grosse qu’un énorme crocodile, sortirent de leur cité avec affolement, cherchant un endroit où se cacher. Chacune se mit à creuser un trou dans le sol, malgré les cris du roi et de la reine leur ordonnant de rester sur place. Tous les termites finirent par disparaître sous terre.
    Brusquement, la reine se jeta sur son mâle, le dévora, puis courut vers la termitière pour s’y réfugier. Mais celle-ci, comme rongée par l’action d’une pluie persistante, s’effondra sur elle-même, découvrant aux regards Siree, le sourd-muet-borgne, qui se tenait en son milieu. Baa-Wamnde constata que ce dernier était non seulement borgne, sourd et muet, mais encore bossu par-devant et par-derrière. Son cou était pris dans un carcan et ses membres chargés de chaînes rivés à un gros tronc de caïlcédrat. Son corps était couvert de brûlures et de plaies où des vers se nourrissaient de sa chair.
    La reine des termites vint auprès de Siree.
    — Mon salut dépend de toi, dit-elle, et de toi seul. C’est notre maîtresse Njeddo Dewal, la grande magicienne aux yeux rouges comme un soleil couchant, qui nous a donné l’ordre a mon mari, mes compagnons et moi-même, de te charger de fers et de maçonner notre demeure autour de ton corps afin que personne ne puisse te délivrer. Elle a ensuite fait entourer notre termitière d’une muraille si haute et si lisse que même un lézard n’y peut grimper sans glisser et retomber à terre.
    Cette enceinte n’a qu’une entrée : un vestibule métallique magiquement fermé par une porte dont le battant est si épais et si lourd que la foudre elle-même ne peut le transpercer.
    Siree — dont la langue et l’ouïe s’étaient déliées comme par enchantement dès l’instant où le mouton kobbu-nollu avait pénétré à l’intérieur de l’enceinte — lui demanda :
    — Pourquoi Njeddo Dewal me séquestre-t-elle et me fait-elle maltraiter nuit et jour au fouet et au fer rouge ?
    — Tu es détenteur d’un secret mortel pour elle, répondit la reine. Or elle n’a réussi ni à te l’arracher, ni à te faire accepter de devenir son allié pour l’aider à parfaire son œuvre, qui est la destruction du pays de Heli et Yoyo et l’extermination de ses habitants par le feu, l’eau, le vent et la sécheresse. Le seul pouvoir qu’elle a eu sur toi a été de t’emprisonner comme elle l’a fait.
    Ta libération équivaut à sa perte. Le vestibule a ‘été miraculeusement ouvert je ne sais comment ni par qui. C’est l’heure de ta délivrance qui vient de sonner, car il était dit que celle-ci surviendrait quand mes ouvrières auraient disparu sous terre et que j’aurais dévoré mon mari après que tous deux nous aurions avalé un mouton kobbu-nollu. Je ne sais qui a introduit le kobbu-nollu dans notre demeure ni comment on s’y est pris pour le faire. Quoi qu’il en soit, nous sommes devant le fait accompli et maintenant, pour mon salut, je dois trouver une cachette sûre.
    Siree eut pitié de la reine des termites. Non seulement il lui pardonna, mais il oublia à l’instant même tout le mal qu’il avait subi par sa faute 19.
    — Que puis-je faire pour t’éviter les représailles de Njeddo Dewal ? lui demanda-t-il.
    — Presse sept fois mon abdomen avec les trois premiers doigts de ta main gauche en tenant repliés les deux derniers, répondit-elle.
    Siree s’exécuta sans se le faire répéter deux fois. Sous la pression de ses doigts, l’abdomen de la reine creva comme un abcès mûr. Il en sortit deux gros nuages, l’un sombre et ‘épais comme la nuit, l’autre léger et clair comme la lumière. Tous deux s’élevèrent rapidement dans l’atmosphère. Le premier rejoignit la nuit et augmenta son obscurité, le second rejoignit le jour et intensifia sa clarté.
    Les chaînes et les carcans qui rivaient Siree fondirent comme beurre au soleil. D’un seul coup, il fut non seulement délivré de ses liens mais miraculeusement guéri et de ses plaies et de ses infirmités. Ces dernières n’étaient dues en effet, tout comme celles de son frère Abdu, qu’à un charme de Njeddo Dewal, et ce charme se trouvait rompu.
    Une fois recouvrées sa santé et sa forme normale, Siree se révéla être un homme bien bâti et fort comme un taureau.
    Voyant devant lui Baa-Wamnde, il lui dit :
    — O Baa-Wamnde ! Voilà sept ans que je t’attends. A chaque soleil qui se levait, j’espérais te voir arriver avec le mouton providentiel kobbu. Et chaque fin de journée, chaque fin de semaine, de mois et d’année ne faisaient qu’augmenter mon désespoir. Mais mieux vaut tard que jamais. Tu es là, et me voici non seulement libéré de ma prison mais aussi guéri de mes infirmités.
    Cela dit, il se secoua énergiquement et s’étira comme un homme qui vient de se réveiller d’un long et lourd sommeil. Puis il reprit :
    — Partons d’ici sans attendre, car Njeddo ne tardera pas à apprendre ce qui vient de se passer. Or, c’est un signe de malheur pour son pouvoir !

    Nouvelle étape vers l’inconnu
    Siree et Baa-Wamnde quittèrent les lieux en courant. Dès qu’il eurent gagné la rue, Siree arracha deux poils de ses aisselles, un à gauche et un à droite. Il les noua et souffla dessus. Les deux poils se métamorphosèrent en un boa long de quatorze coudées et gros comme un tronc de baobab.
    — Bâ-Wâni’ndé, s’ecria-t-il, monte sur ce serpent et frappe ses deux flancs de tes talons. Il lui poussera des ailes et il s’envolera dans les airs (47). Il sera aussi rapide que l’éclair. Ne t’effraie pas des bruits que tu entendras et pour rien au monde ne te retourne pour regarder en arrière. Et si d’aventure quelque chose te frôle et semble prêt à se saisir de toi, n’éprouve aucune peur. Et surtout, je te le répète, ne te retourne pas, à aucun prix ! Il y va de ton salut » !
    Baa-Wamnde enfourcha l’énorme boa et le piqua des talons, comme l’aurait fait un cavalier de ses éperons. Aussitôt, le reptile géant prit les airs comme un oiseau. Il s’éloigna rapidement dans le ciel avec son passager 20.
    A l’instant même, Njeddo Dewal, dans sa demeure, fut prise d’un malaise terrible. L’air lui parut anormalement lourd, sa respiration devint difficile, sa poitrine se rétrécit. Elle se mit à se trémousser sur sa couche, pressentant que quelque chose se passait au vestibule métallique. Pour s’en assurer, elle envoya l’un de ses esprits serviteurs vérifier sur place si tout était en ordre.
    Une fois parvenu sur les lieux, l’esprit-serviteur trouva la lourde porte du vestibule entrebâillée. Il entra et constata la disparition de la termitière jaune clair. Ce que voyant, son ventre se remplit du désir d’informer 21 Il prit le chemin du retour avec hâte, craignant que son ventre trop rempli ne se déchire 22 et que les informations qui y étaient contenues ne s’échappent. Hélas, malgré toutes ses précautions, son ventre se déchira et les nouvelles se répandirent sur la terre. Il les ramassa à la hâte, les remit dans son ventre et cousit la déchirure. Sept fois, sur le trajet qui sépare le vestibule métallique de la demeure de Njeddo, son ventre se déchira et sept fois il le recousit. Lorsqu’il arriva enfin en face de Njeddo, il se mit à bégayer de frayeur :
    — Nje… Nje… Njeddo Dewal ! J’ai trouvé le vestibule ouvert. La termitière a disparu et les clous se sont rétractès sous la terre comme des griffes de félin au repos.
    A cette nouvelle, Njeddo Dewal poussa sept cris stridents. Une brusque chaleur lui parcourut tout le corps. Une sueur chaude détrempa son visage. Ne pouvant rester en place, elle s’agitait, se trémoussait, elle en vint même à souiller ses vêtements. Quand elle fut un peu calmée, elle appela sept esprits qui faisaient partie de ses serviteurs dévoués.
    — Allez voir immédiatement ce qui se passe au vestibule métallique, commanda-t-elle. Si d’aventure Siree le sourd-muet-borgne se trouve sur les lieux, emparez-vous de lui et tranchez-lui la tête avec le sabre que voici.
    Et elle remit au chef des sept esprits un sabre dont la lame était faite d’un alliage de sept métaux.
    — Avant d’exécuter Siree, ajouta-telle, allez ouvrir les sept cratères des sept monts volcaniques qui entourent Weli-weli. Commandez aux montagnes de vomir les feux de leurs entrailles. Que les flammes consument les nuages du ciel et carbonisent tout sur la terre, jusqu’aux grains de sable, et que tout soit réduit en cendre grise ! Que le feu ne laisse aucune vie subsister, qu’il empêche toute respiration, que rien ne demeure sur sa base ni dans son état naturel ! Allez !
    Comme une flèche, les esprits s’élancèrent, prêts à exécuter les ordres donnés par Njeddo Dewal. Arrivés devant le vestibule métallique, ils cherchèrent des yeux Siree, mais ils ne le virent pas.
    — Peut-être, se dirent-ils entre eux, Siree s’est-il caché dans un coin du vestibule ? Allons nous en rendre compte.
    Se suivant à la queue leu leu, ils se rapprochèrent craintivement du vestibule, hésitant à y pénétrer bien que le battant en soit entrebâillé. Ils étaient en train de se concerter, quand Siree surgit tout à coup derrière eux. Il leur ordonna sur un ton incantatoire :
    — Entrez dans le vestibule malgré vous ! Telle est la volonté de Geno 23.
    Les sept esprits se sentirent attirés comme par un aimant. Malgré leur résistance, ils furent précipités à l’intérieur du vestibule. La salle s’enflamma aussitôt et tous les sept périrent dans le feu. La lourde porte se referma et, miraculeusement, le vestibule et la muraille d’enceinte disparurent sous terre. A ce moment, Baa-Wamnde et sa monture volante n’étaient plus qu’un petit point noir à l’horizon.
    Njeddo Dewal, dans sa prescience, ressentit en elle ce qui venait de se passer. Furieuse comme un grand feu de brousse, elle se leva et prononça sept paroles magiques. Immédiatement, le firmament rougit comme s’il venait d’être teint avec du sang. Le soleil s’obscurcit, se détacha de son embasement, se rapprocha de la terre et déversa sur elle une chaleur infernale.
    La sorcière fit alors venir un gros oiseau auprès d’elle. Les uns disent que C’était un aigle pêcheur de très grande envergure ou un aigle chasseur, d’autres que c’était un aigle de haute montagne qui ne descend que rarement dans la plaine. Toujours est-il que Njeddo fixa sur le dos de l’oiseau gigantesque un siège dans lequel elle s’assit confortablement.
    Elle commanda à son gardien de tam-tam de battre de son tambour de sorcier recouvert de peau humaine. Au fur et à mesure que les sons du tam-tam se répandaient dans l’espace, les bêtes les plus méchantes de la terre sortaient de leurs nids ou de leurs terriers pour se lancer à la poursuite de Siree et de Baa-Wamnde, qu’elles avaient mission de rechercher. Njeddo Dewal avait su, en effet, que le mouton kobbu-nollu avait été amené par Baa-Wamnde. — Il faut coûte que coûte que vous attrapiez ces deux hommes, hurla-t-elle. Sinon, c’est la fin de mon pouvoir !
    Avant de partir, elle prit soin d’installer ses filles dans les branches touffues d’un grand caïlcédrat entouré d’un bosquet d’acacias 25. Puis elle commanda à son oiseau de prendre les airs.
    Siree, après avoir vu périr les sept esprits et disparaitre sous terre muraille et vestibule, avait prononcé quelques paroles magiques. Aussitôt le mouton kobbu-nollu — qui avait, on s’en souvient, été avalé en un clin dœil par la reine et le roi des termites — ressuscita et apparut devant lui, mais beaucoup plus grand qu’auparavant. Il avait la taille d’un pursang des sables 25. Siree l’enfourcha et ils s’élancèrent dans la direction qu’avait prise Baa-Wamnde. Ils fonçaient au galop sur la terre tandis que, perché sur son boa ailé, Baa-Wamnde fendait les airs.
    Njeddo Dewal se lança à la poursuite de Baa-Wamnde. Son coursier ailé’ étant particulièrement rapide, elle eut tôt fait de le rattraper. Elle toussa plusieurs fois. Aussitôt, un essaim de guêpes et d’abeilles sortit de ses narines. Elle leur ordonna d’aller piquer le boa volant jusqu’à ce que ses contorsions fassent tomber son cavalier, puis de descendre piquer Siree qu’elles trouveraient non loin de l’endroit où s’abattrait Baa-Wamnde.
    Armés de leur dard, les insectes prirent leur vol, si nombreux qu’ils en obscurcissaient le ciel. Ils donnèrent la chasse à Baa-Wamnde, mais celui-ci disparaissait régulièrement derrière des nuages semblables à des montagnes, les uns noirs comme du fer, les autres blancs comme des flocons de coton.
    L’oiseau de Njeddo flottait sur les airs comme une embarcation sur l’eau. Tantôt il s’êlevait si haut qu’il paraissait frôler les nues, tantôt il descendait si bas qu’il semblait vouloir balayer la terre. Quant à sa maîtresse aux yeux rouges, ses cheveux étaient ébouriffés comme de l’herbe folle, ses ongles aussi pointus que des javelots, ses talons épais comme une masse de forgeron, ses bras tranchants comme des sabres, sa bouche aussi grand

  10. Artisans de l'ombre Dit :

    La grande quête de Baa-Wamnde l’homme de bien

    Un rêve annonciateur
    Au village de Hayyoo 1, situé au pied de l’une des sept montagnes de Heli et Yoyo et dont le chef était Hammadi Manna, vivait un homme très bon nommé Baba Waamnde : « Père du bonheur ». On l’appelait Baa-Wamnde. La plupart des habitants de la région de Hayyoo n’avaient pas pêché mais, sans conteste, le plus sage et le plus vertueux de tous était Baa-Wamnde.
    Il ne comptait pas parmi les grands fortuné de Heli et Yoyo, mais il était cité comme un modèle de droiture. Jamais il n’avait trompe personne et jamais il n’avait quémandé. De nombreux pauvres venaient prendre des crédits 2 auprès de lui, mais jamais il ne réclamait son dû. Lui-même, pourtant, ne s’endettait pas, bien que très souvent, depuis la venue des grands malheurs, sa petite famille eût passé la journée sans manger et se soit endormie sans souper.
    La compagne de Baa-Wamnde se nommait Weldho Hoore : « Tête-douce-chanceuse ». On l’appelait Weloore. Elle était encore plus patiente que son mari, d’aucuns disaient même plus amène et plus généreuse. Chaste comme une sainte, elle réunissait en elle les quatre qualités qui font qu’une femme est considérée comme parfaite et ne saurait être doublée d’une coépouse (31). Elle n’était pas envieuse et n’importunait jamais son mari.
    Une nuit, Weloore fit un songe. Elle rêva qu’elle mangeait un plat dont elle avait cuit le riz dans le soleil et la sauce dans la lune 3. Une fois le plat terminé, elle se vit accoucher d’un petit taurillon blanc comme du lait.
    Ce rêve l’ayant fort intriguée, elle en parla à son père. Ce dernier s’en fut trouver le grand devin Aga-Nucciyooru (32) qui savait à merveille interpréter les songes. Il lui conta le rêve de sa fille.
    Aga-Nucciyooru, après l’avoir bien écouté, s’accouda, le menton appuyé sur sa main droite. Son visage s’épanouit. Il se mit à rire. Il rît longtemps, puis dit au père de Weloore : « Ta femme Weloore mettra au monde sept garçons et une fille, mais aucun des sept garçons n’engendrera. Seule la fille concevra un enfant mâle qui sera un garçon prédestiné. Avant sa conception, cet être mystérieux s’incarnera d’abord en une grande étoile. Chaque soir, cette étoile apparaîtra à l’est quand le soleil se couchera à l’ouest et chaque matin elle disparaîtra à l’ouest au moment où le soleil se lèvera à l’est 4. Dès que ta fille sera enceinte, l’étoile n’apparaîtra plus ni au levant ni au couchant. Elle sera dans les entrailles de ta fille où elle s’incarnera en un garçon.
    « Ce sera un garçon providentiel, car son destin est de lutter âprement avec Njeddo Dewal la grande calamiteuse. Leur conflit durera sept ans. Durant ces sept années, le pays continuera de subir le grand malheur dont l’a frappé Njeddo Dewal en retenant les pluies bienfaitrices qui ne viennent plus revivifier les plantes et les pâturages, en empêchant les animaux de se reproduire, en tarissant les cours d’eau au point que le voyageur assoiffé ne trouve pas une seule gorgée d’eau pour se désaltérer ou faire boire sa monture.
    « Mais après ces sept années, la terre, surchauffée par le souffle de Njeddo Dewal au point de brûler les talons, recouvrera sa fraîcheur.
    « Les arbres cesseront de s’envoler à tout vent comme s’ils étaient pourvus d’ailes : ils ne voltigeront plus pour aller tout à coup s’enfoncer sous la terre et s’y perdre.
    « Par l’effet des sortilèges de la grande sorcière, chaque toiture de chaume, à peine tissée, hérisse dès le lendemain sa paille comme une toison de porc-épic, laissant le soleil brûlant envahir l’intérieur de la case ; mais les ombres qui avaient fui l’intérieur des demeures y reviendront et l’atmosphère y sera a nouveau respirable et reposante.
    « Lorsque Njeddo Dewal a enchanté le pays, elle a enfermé le grand fétiche peul (33), source de ses pouvoirs, dans une gourde métallique ; elle a incrusté cette gourde dans une pierre, enfoui la pierre dans un monticule de terre, puis placé ce monticule au milieu d’un îlot. Ensuite, elle a jeté l’îlot au centre d’un immense lac salé 5, qu’elle a anime de vagues furieuses plus hautes que de hautes montagnes et qui rejettent au loin tout ceux qui tentent d’aborder. »
    Informé par son beau-père de la signification de ce songe, Baa-Wamnde, l’époux de Weloré, s’en fut demander à Aga-Nuccooru s’il existait un sacrifice propitiatoire propre à empêcher Njeddo Dewal de faire avorter son épouse lorsque celle-ci serait enceinte.
    Aga-Nuccooru dressa un thème géomantique qu’il examina avec soin. Les résultats des seize maisons du thème concordaient. — Voici le sacrifice que tu dois faire, dit-il. Tu chercheras un mouton kobbu-nollu et tu le donneras en charité à un sourd-muet-borgne. »
    Baa-Wamnde fut quelque peu embarrassé, car il ignorait ce que pouvait être un tel mouton.
    — Je t’en prie, dit-il, sois bon, explique-moi ce qu’est un mouton kobbu-nollu.
    — Le kobbu-nollu, répondit Aga-Nuccooru, est un mouton dont la robe est blanche et dont les deux yeux sont de couleurs différentes : l’un est brun, l’autre lacté.
    — Est-ce la seule définition de ce mouton ?
    — Non. Sa robe doit toujours être blanche 6 ainsi que l’un de ses yeux, mais l’autre œil peut être soit brun, soit rouge.
    Baa-Wamnde remercia chaleureusement Aga-Nuccooru, puis rentra chez lui joyeux comme un nouveau marié. S’étant muni d’une provision de cauris, il se rendit au marché des moutons pour y chercher un kobbu-nollu bien en chair et de belle teinte blanche. Il eut la chance de trouver très vite l’animal qu’il cherchait. Contrairement à l’usage il le paya sans marchander.
    Traînant derrière lui son kobbu-nollu attaché à une corde, il se mit alors à la recherche d’un sourd-muet-borgne. Ce n’était certes pas un genre d’homme facile à trouver, mais quand les prières sont exaucées, les choses les plus rares peuvent venir à portée de la main car le ciel y est pour quelque chose ! Après quelques heures de déambulation à travers les rues et ruelles de la cité, Baa-Wamnde rencontra non pas un sourd-muet-borgne, mais un bossu-borgne-boiteux-cagneux. Il le salua avec beaucoup de respect et lui dit :
    — Mon frère, peux-tu me donner un renseignement ?
    — Pourquoi ne ris-tu pas de moi comme le font d’habitude ceux qui me rencontrent ? s’étonna le bossu-borgne-boiteux-cagneux.
    — Et pourquoi rire de toi ?
    — Parce que je suis mal bâti et que ma forme curieuse est, semble-t-il, hilarante. Ne me trouves-tu pas cocasse ? N’y vois-tu pas une occasion d’épanouir ta rate ? Pourquoi ne me persifles-tu pas comme les autres hommes ? »
    Plus porté à la pitié qu’au rire, Baa-Wamnde, les larmes aux yeux, répondit :
    — Mon frère, tu ne t’es pas fabriqué toi-même, et l’état qui est le tien, tu ne l’as pas acheté au marché. Celui qui rit de l’apparence d’une chose rit indirectement de celui qui l’a façonnée. Pour ma part, je ne vois nullement en toi un homme à tourner en ridicule, car tu es comme Geno a voulu que tu sois. »
    Le bossu-borgne-boiteux-cagneux éclata d’un rire heureux et dit :
    — Quel renseignement as-tu à demander ?
    — Je cherche un sourd-muet-borgne.
    — Pour quoi faire ?
    — Pour lui offrir ce mouton qu’Aga-Nuccooru m’a conseillé de lui donner à lui seul et à nul autre.
    — Peux-tu me donner une noix de kola pour dégourdir mes dents et une pincée de tabac à priser pour dégager mes narines ? demanda l’infirme.
    Comme par hasard, Baa-Wamnde avait justement sur lui un paquet de quelques noix de kola et une tabatière remplie d’almu-njalla, un tabac à priser très finement moulu et aromatisé. Au lieu de n’offrir qu’une pincée de tabac et qu’une seule noix de kola, Baa-Wamnde donna toute la tabatière et le paquet entier de noix à l’infirme. Celui-ci ouvrit en deux la plus grosse des noix, dont chaque moitié suffisait à emplir la bouche. Il prit l’une des moitiés, la mâcha à belles dents et tendit l’autre à Baa-Wamnde, l’invitant a en faire autant.
    Puis, la bouche pleine de kola, il se saisit de la main droite de Baa-Wamnde et l’entraîna dans un coin.
    — Asseyons-nous là, lui dit-il ; quelle que soit la durée réduite de la position assise, elle est toujours préférable à la position debout, on s’y repose mieux.
    Les deux hommes s’assirent à même le sol l’un en face de l’autre. Le bossu-borgne-boiteux-cagneux ouvrit alors la tabatière que venait de lui offrir Baa-Wamnde. Entre le pouce et l’index, il prit une pincée de tabac qu’il aspira longuement des deux narines avec un sifflement caractéristique. Deux larmes coulèrent de ses yeux. Il les essuya du revers de sa main gauche et dit :
    — Ainsi, tu cherches un sourd-muet-borgne et tu n’as pas dédaigné de me questionner. L’as-tu fait parce que je suis moi même bossu-borgne-boiteux-cagneux ou pour un autre motif ?
    Baa-Wamnde répondit :
    — Combien de fois n’est-il pas arrivé que l’on trouve une perle rare dans une petite mare alors que l’on a cherché vainement dans le grand océan 7
    — Eh bien, Baa-Wamnde ! Celui qui ne méprise pas de s’informer auprès de tout le monde est sûr de découvrir ce qu’il cherche. Ta bienveillance et ta considération m’ont obligé grandement. Aussi vais-je te dire où tu pourras trouver l’homme qui t’a été indiqué.
    Njeddo Dewal la calamiteuse, mère de la misère et de la désolation, a construit une ville mystérieuse qu’elle a appelée Weli-weli, “Tout doux-tout doux”.
    Elle y retient mon frère jumeau Siree, car il détient un secret qui pourrait causer sa perte. Or, de même que moi, Abdu, je suis bossu-borgne-boiteux-cagneux, mon frère Siree, lui, est sourd-muet-borgne. Njeddo Dewal le garde dans un vestibule où elle voulait nous emprisonner tous les deux, mais j’ai réussi à fuir. Elle a mis mon frère aux fers, et pour être sûre qu’il ne pourra s’échapper dans les rues de la ville, elle le laisse tout nu, sans boubou et sans pantalon. Ainsi nu et enchaîné, chaque jour il est fouetté à mort par les serviteurs de Njeddo. C’est donc à Weli-weli que tu trouveras celui que tu cherches.
    Après avoir révélé à Baa-Wamnde tous les secrets occultes se rapportant à son frère Siree, Abdu le bossu-borgne-boiteux-cagneux sortit de l’une de ses poches un talisman.
    — Porte-le à ton cou, dit-il. Il te permettra de te rendre sans dommage à Weli-weli.

    En route pour Weli-weli
    Ba-Wam’ndé remercia Abdu comme il se devait, puis il rentra chez lui. Là, il se prépara au voyage. Le lendemain matin de bonne heure, son sac en bandoulière, tirant après lui le kobbu-nollu, il quitta sa maison et prit le chemin de Weli-weli où il était sûr de trouver Siree le sourd-muet-borgne à qui il devait remettre son mouton.
    Baa-Wamnde marcha. Il marcha depuis le matin jusqu’au moment où le soleil, parvenu au zénith, déversa sur la terre une chaleur si épuisante qu’elle obligeait tout voyageur à chercher un abri.
    Il alla se reposer sous l’ombre d’un arbre bien touffu. A peine y était-il depuis quelques instants qu’il vit s’approcher un grand vol de sauterelles. Les bestioles envahirent la zone d’ombre et se mirent à danser autour de lui.
    — Baa-Wamnde, Baa-Wamnde ! scandaient-elles ; où t’en vas-tu comme cela ?
    — Je m’en vais à Weli-weli, la cité mystérieuse de Njeddo Dewal.
    — Et que vas-tu chercher dans cette ville détestable et infernale, totalement dépourvue de femmes sinon des sept filles de Njeddo la calamiteuse ? Les puits de Weli-weli. ruissellent de sang. Le sol y est aussi brûlant que du feu. Chaque jour, Njeddo Dewal termine ses repas en buvant le sang des jouvenceaux.
    Baa-Wamnde répondit :
    — J’y amène ce mouton kobbu-nollu que vous voyez pour l’offrir à Siree le sourd-muet-borgne, frère d’Abdu le bossu-borgne-boiteux-cagneux. Oui, kobbu-nollu sera le mouton de la délivrance de Siree le sourd-muet-borgne. Seuls Siree et son frère Abdu tiennent tête à Njeddo Dewal, car Siree détient le secret qui enlèvera toute efficacité aux pouvoirs de la sorcière et la privera des moyens qui lui ont permis de ravager Heli et Yoyo.
    Oui, par l’effet de ses sortilèges, les gens de Heli et Yoyo sont plongés dans une misère sans nom ! Les enfants y ont cessé de courir et de gambader. Chacun est épuisé comme s’il avait passé la journée à transporter un pesant fardeau de bois mort. Les gens de Heli et Yoyo accomplissent sans répit un travail harassant et infructueux et, au retour, aucun d’eux ne trouve de repas qui l’attend à la maison. Njeddo Dewal les place dans une situation comparable à celle d’un homme a qui l’on demanderait de pétrir de l’argile non mouillée.
    La doyenne des sauterelles s’écria 8 :
    — Ohè, Baa-Wamnde ! Nous avons été créées par Geno qui a réuni en nous les caractéristiques de plusieurs animaux (34). Laisse-nous te conter une chose.
    Un jour, nous avons pris notre vol, assemblées comme en un grand nuage. Nous nous sommes posées dans ton champ familial et dans ton lougan personnel, et y avons tout dévore. Nous n’avons épargné les feuilles d’aucun arbre fruitier. Nous avons troué la terre de ton champ et y avons déposé nos œufs afin de pouvoir recommencer notre ravage l’année suivante. Or, malgré cela, le jour où tu as trouvé des enfants en train de malmener de petites sauterelles sans ailes, donc sans défense, tu as délivré nos rejetons. Cet acte de générosité dont tu as usé pour payer le mal que nous t’avions fait nous oblige, aujourd’hui, à te témoigner notre reconnaissance. Nous savons que tu vas à Weli-weli. Les risques de mort auxquels tu t’exposes ne sont pas minces ; aussi t’offrons-nous notre aide : prends de nos excréments et garde-les précieusement dans ton sac. Un jour, ils pourront te servir à quelque chose.
    Baa-Wamnde suivit leur recommandation. Il remplit un petit sachet d’excréments de sauterelles et le rangea dans son sac. Puis il prit congé des ravageuses et continua sa route, tirant son mouton derrière lui.
    Le deuxième jour de son voyage, Baa-Wamnde tomba sur un mariage de tortues. La population de la gent tortuesque était si nombreuse qu’on ne pouvait passer. La plus vieille des tortues s’adressa à lui :
    — Ô homme au mouton ! T’es-tu égaré ou as-tu perdu la tête ? Quelle malchance t’a-telle poussé à venir là où personne ne doit accéder ? Il est sûr et certain que ta mort est cuisinée à point, sinon tu ne serais pas là en ce jour !
    Sur ce, une petite tortue, qui était la fille du roi des tortues, s’avança et dit à son père :
    — Ô papa! Je prends Baa-Wamnde sous ma garde et lui garantis la vie sauve. Un jour, cet homme m’a trouvée dans un fossé où je mourais de faim et de soif et d’où je ne pouvais sortir par mes propres moyens. Eh bien ! Il a interrompu son voyage, m’a sortie de ma prison et transportée jusqu’à une mare qui communique avec notre fleuve. Là il entra dans l’eau et me déposa à la profondeur voulue afin que je sois hors de portée de prédateurs éventuels.
    Le roi des tortues s’exclama :
    — Ohé, tambourinaires ! Battez à grands coups bien cadencés mon hymne royal en l’honneur de Baa-Wamnde !
    Et tandis que s’élevaient joyeusement les cadences de l’hymne, le roi des tortues se saisit de la main de Baa-Wamnde, la souleva bien haut et, la secouant amicalement, s’écria :
    — Loué sois-tu, Baa-Wamnde, sauveur de mon enfant unique, héritière de ma couronne ! Nous savons que tu vas à Weli-weli, la cité de Njeddo Dewal la calamiteuse. Considèretoi comme allant vers des épreuves terribles, sinon vers une mort certaine.
    Ayant dit, le roi se fit apporter un tesson de carapace de tortue contenant un peu de terre glaise. Il le tendit à Baa-Wamnde :
    — Tiens ! Mets ceci dans ton sac, ne le perds pas et veille à ce qu’il soit constamment à portée de ta main. Un jour où tu seras en difficulté, brise-le et jettes-en les morceaux dans du feu. C’est un cadeau que nous te faisons en signe de reconnaissance pour ta bonté’ et ta générosité.
    Baa-Wamnde remercia grandement le roi des tortues 9. On lui ouvrit un chemin et il reprit sa marche vers Weli-weli, toujours accompagné de son mouton.
    Le soleil venait de disparaître derrîère l’horizon. Baa-Wamnde n’arrêta pas sa course pour autant. Il continua de marcher jusqu’au premier chant du coq. Alors, epuisé, tombant de sommeil, il s’écroula sur le sol.
    Etait-ce un rêve ? Etait-ce la réalité 10 ? Il vit un grand attroupement de chiens tournant autour d’une termitière. Les chiens, le découvrant, se mirent à aboyer. Babines retroussées, crocs à nu, ils se précipitèrent sur lui, prêts à le mettre en pièces. C’est alors qu’un gros chien de berger sortit de la troupe et s’écria :
    — Halte, mes frères ! Ce voyageur se nomme Baa-Wamnde, l’homme de bien et de charité. Un jour, il m’a trouvé réfugié dans un vestibule, malade à mourir, envahi de gale et de tiques voraces qui suçaient le peu de sang qui me restait et me rendaient la vie impossible. On m’avait chassé de partout, car personne n’aime un chien malade. Eh bien ! Baa-Wamnde que voici me recueillit, m’amena chez lui et me donna à manger.
    — Cache-toi sous mon grenier à mil, me dit-il. Je m’y réfugiai, et tout le temps que j’y demeurai il ne me laissa manquer de rien, ni de viande ni de lait.
    Je mangeai à satiété et me reposai tout mon soûl. Baa-Wamnde me soigna. Quand je fus guéri, il m’affecta à la garde de son troupeau composé de moutons et de grands cabris. Ainsi, je pus me refaire santé et vigueur jusqu’au jour où l’envie me prit de revenir parmi vous.
    Même là, il n’opposa aucune difficulté à mon départ.
    — Ô Baa-Wamnde ! Sois donc le bienvenu au pays des chiens qui tournent autour de la termitière merveilleuse (35). Mon oncle, roi de mon peuple, viendra te saluer.
    Sur ce, un vieux canidé malade et édenté, dont les yeux laissaient couler de grosses larmes tandis qu’une longue bave pendait de sa gueule, s’avança tout tremblant. Il lècha les mains et les pieds de Baa-Wamnde et dit :
    — Celui qui vient de parler est l’enfant de ma sœur. Tu as été bon pour lui. Je tiens à t’en remercier car le paiement du bel-agir ne doit être, chez les braves gens, que le bel-agir. Je sais que tu vas à Weli-weli. Oui, Njeddo Dewal la calamiteuse a bâti cette ville occulte qu’elle a nommée Weli-weli (Tout doux-tout doux) alors qu’elle aurait dû l’appeler Heli-heli (Brise-tout brise-tout) !
    Le vieux chien (36) préleva les humeurs qui s’étaient coagulées au coin de ses yeux et les tendit Na Baa-Wamnde :
    — Prends cela, lui dit-il. Enveloppe-le dans un chiffon et cache le paquet dans ton sac. En allant vers Weli-weli, tu te diriges, sans t’en douter, vers une mort mâle. Un jour où tu seras dans l’embarras et sans ressources, il se peut que tu aies à mettre dans certains yeux, après l’avoir mélangée à de l’antimoine amère, la matière que je viens de te donner (37).
    Et il ajouta au paquet un peu de poudre d’antimoine amère et de cendre provenant de la cuisine.
    Baa-Wamnde accepta le tout avec reconnaissance. Il remercia chaleureusement le roi des chiens, puis il prit congéet continua son chemin.
    Après un certain temps, il déboucha inopinément sur une crapaudière. Les anoures, qui se rendaient à une foire, sautaient de tous côtés. Découvrant la présence de Baa-Wamnde, ils s’écrièrent :
    — Que t’arrive-t-il, homme au mouton ? Où t’en vas-tu comme cela ? Est-ce la trame de tes jours qui a touché à sa fin ? Sinon il ne te viendrait jamais à l’idée d’aller à Wéli-wélii et surtout d’emprunter le chemin qui passe chez nous. Tu vas payer de ta vie ton audace ou ton étourderie.
    — Une jeune femelle crapaud s’approcha de Baa-Wamnde en sautillant.
    — Ne me reconnais-tu pas ? lui dit-elle. Un jour tu m’as fait crédit d’un bienfait, c’est à mon tour de te le payer.
    — Je ne me souviens plus de t’avoir rencontrée, fit Baa-Wamnde.
    — Il est habituel que l’auteur d’un bienfait oublie sa bonne action et cela est admissible, répliqua la jeune crapaude. Ce qui est condamnable et inqualifiable, c’est que le bénéficiaire de ce bienfait l’oublie. Tel n’est pas mon cas.
    Un jour où la chaleur était écrasante, mourant de soif, je fus mise au supplice. J’aperçus en effet, posé à l’ombre d’un arbre, un canari (marmite en terre) rempli d’eau fraîche.
    Pleine d’espoir, je m’en approchai pour m’y désaltéreri, mais l’ouverture était trop haute et trop étroite pour moi. Chacun de mes bonds pour l’atteindre se terminait par une glissade. Je dégringolais, roulais et me renversais sur le dos à ne plus voir que le ciel.
    C’est alors que survint un gros gamin, sans doute le fils du propriétaire du canari. Il me trouva épuisée, gisant à terre, presque morte. Je haletais comme un chien altéré. Le gros gamin se saisit de mes pattes, les attacha avec une corde et serra si fort que mes oreilles en bourdonnèrent. Il souleva la corde à laquelle je me trouvais suspendue la tête en bas, et se mit à courir en me balançant. Et, croyez-moi, ce balancement n’avait rien d’un bercement à faire s’endormir un bébé, c’était plutôt des secousses à faire vomir ses entrailles ! Mon ventre s’emplit d’air à en éclater, mes pieds entravés enflèrent. Le gamin se plaisait fort à me voir dans cet état misérable.
    C’est alors, Baa-Wamnde, que tu intervins et me délivras. Tu me détachas et réprimandas le gamin, lui interdisant de récidiver. Je ne me souviens plus de ce que tu lui as donné pour mon rachat, mais je sais que tu lui as donné quelque chose. Ce que je ne puis oublier, c’est l’action que tu as accomplie en ma faveur et qui m’a empêchée de périr.
    La maman de la jeune crapaude sortit des rangs et, cahin-caha, s’approcha de Baa-Wamnde. Elle vomit entre ses pieds une pierre blanche arrondie de la grosseur d’un œuf d’oiseau mange-mil.
    — Ô bienfaiteur des bêtes et des bestioles, compatissant même pour les têtards des eaux fétides et des mares bourbeuses ! dit-elle. Les animaux terrestres et aquatiques, les bêtes des cités et des forêts te sont reconnaissants et tous les oiseaux des champs gazouillent tes louanges dans les branches des arbres de la haute brousse ! Ô Baa-Wamnde ! Prends cette pierre et range-la dans ton sac. Elle te servira à quelque chose en un jour difficile vers lequel tu t’avances sans t’en douter, car aller à Weli-weli, C’est aller à la mort !
    Baa-Wamnde rangea la pierre dans son sac. « L’adage veut, dit-il, que celui qui est reconnaissant ait autant de mérite, sinon davantage, que celui qui a fait le bien, car l’ingratitude est le propre de l’homme. »
    Puis il remercia la mère-crapaud de sa bonté, salua tous les anoures assemblés et poursuivit son chemin.

    Il était encore bon matin. L’air était frais. Toujours tirant son mouton, Baa-Wamnde marcha, marcha de longues heures, profitant de la fraîcheur matinale. Le soleil était voilé par des nuages, mais quand il se fut élevé dans le ciel à la hauteur de quatre hampes de grandes lances, ses rayons ardents percèrent les nuages et répandirent une chaleur si torride qu’elle sembla immobiliser l’atmosphère. Plus le moindre souffle de vent ! Baa-Wamnde se mit à transpirer abondamment. Malgré la chaleur qui l’étouffait, il avançait encore mais bien péniblement car, de surcroît, le chemin devenait de plus en plus mauvais, tantôt ondulant, tantôt défoncé, tortueux, raboteux ou encaissé si étroitement qu’il se demandait comment passer avec son mouton.
    Pour comble de malheur, il aperçut au loin, à l’horizon oriental, un vaste amas de nuages semblables à des montagnes entassées. Certains de ces nuages étaient blanchâtres, d’autres noir indigo, d’autres teintés de bleu. Ils avançaient lentement comme des moutons qui paissent dans la plaine. Sans doute était-ce une tornade qui se préparait, car Baa-Wamnde vit de grands éclairs illuminer l’espace. Le ciel allait ouvrir ses vannes pour inonder la terre.
    Subitement, le vent souffla. Il s’engouffra dans les feuillages et gonfla le boubou de Baa-Wamnde, ce qui ne facilitait guère sa marche. Pour avancer, il fut obligé de se pencher si fortement en avant qu’il paraissait prêt a tomber sur la face d’un moment à l’autre. Il inclinait la tête comme pour parer aux gifles que de violentes bourrasques lui assenaient sur les tempes. Tirant son mouton de la main droite, il se servait tant bien que mal de sa main gauche pour appliquer contre son corps les extrémités de son boubou et l’empêcher de gonfler davantage.
    Baa-Wamnde leva les yeux pour regarder l’horizon. Des éclairs sinueux éclatèrent horizontalement entre deux nuages, puis un grand éclair arborescent illumina la nue. Assurément, un orage allait éclater.
    Ce n’était certes pas le moment, ni pour lui ni pour son mouton, de se faire tremper. Epuisé, ne pouvant continuer sa marche tant son boubou gonflé d’air entravait ses pas, il se réfugia sous un arbre et se mit à prier. : « Ô Geno ! Empêche le ciel de pisser sur la terre ! » Le vent soufflait toujours avec rage. L’arbre sous lequel Baa-Wamnde s’était réfugié se trouvait dans une dépression boisée d’épineux. Des oiseaux ébouriffés étaient rivés sur les branches tendres. Selon l’humeur des vents, celles-ci s’élevaient comme des vagues en furie ou plongeaient dans le vide comme une embarcation qui chavire. A chaque plongée, le vent hérissait les plumes des oiseaux et déployait leur queue en éventail.
    La prière de Baa-Wamnde fut-elle entendue ? Toujours est-il que la foudre rengaina ses flèches de feu qui menaçaient d’incendier la terre et que le vent s’apaisa. Comme pour marquer sa sollicitude envers l’homme au cœur empli de charité, Geno ne voulut pas que Baa-Wamnde et son mouton fussent trempés. Le tonnerre S’assourdit et se réduisit à un écho lointain ; les vents chasseurs de pluie avaient éloigné l’orage. Les gros nuages sombres qui, un instant auparavant, obscurcissaient le ciell s éclaircirent comme une boisson coupée d’eau. Ils s’amincirent, s’étalèrent, se dispersèrent en ondulant à la manière de dunes sablonneuses. Les petits nuages les suivirent en se tortillant, plissant leur dos comme pour former un chemin ondulé.
    Baa-Wamnde quitta alors son abri et continua sa route avec son mouton vers Wé’li-wéli. A peine sorti du chemin encaisse et tortueux 11, il déboucha d’une manière inattendue dans une plaine encore plus difficile à franchir : c’était une immense étendue de sable très fin. Le marcheur s’y enfonçait jusqu’aux genoux. Au moindre souffle de vent, des grains de sable l’aveuglaient et mordillaient sa peau comme des milliers de fourmis rageuses.
    Geno voulant et aidant, Baa-Wamnde, après bien des efforts et des souffrances, réussit à franchir la zone meurtrière sablonneuse qui, avant lui, avait englouti plus d’un homme et plus d’une monture 12.
    Hélas ! A peine en était-il sorti qu’il tomba sur un village de porcs-épics où, justement, siégeait un conseil du trône. Un conseil peu ordinaire, à vrai dire : c’était plutôt un tribunal. Chose étrange, l’accusé êtait le roi lui-même.
    L’audience se tenait sur la place publique où, tous les sept ans, avait lieu une grande foire. Toute la population avait été conviée à la séance. Le roi, amarré comme un fagot de bois et transporté comme un vulgaire cadavre d’animal, fut placé au milieu du cercle qui s’était formé afin d’y subir un interrogatoire préliminaire.
    Quel crime le roi avait-il donc commis pour être ainsi maltraité et déféré honteusement devant le tribunal de son peuple ? Il avait ordonné, un jour où il était de mauvaise humeur, de tuer tous les singes qui peuplaient son royaume, car, disait-il, c’étaient des êtrangers indésirables, des parasites qui suçaient le pays et en appauvrissaient les natifs.
    Baa-Wamnde ne put en croire ses oreilles, et moins encore ses yeux. Un roi déféré devant le tribunal de son peuple, cela pouvait encore s’admettre ; mais y paraître attaché comme un fagot de bois mort et, en plus, à cause de singes qui, de toute évidence, n’étaient en rien des porcs-épics, cela passait l’entendement ! Mais les choses sont ce qu’elles sont et il faut savoir s’y adapter. Si la coutume des temps est que les convives se frottent le ventre avant de prendre un repas, celui qui ne se frottera pas le ventre avant de manger risque d’avoir une indigestion, et il ne devra s’en prendre qu’à lui-même !
    Le griot des porcs-épics avait aperçu Baa-Wamnde. Il S’avança vers lui et dit :
    — Qui es-tu, toi qui n’es pas un porc-épic ? Tu n’es pas de ce pays. D’où viens-tu ? Et où vas-tu si étourdiment ? Je crois que tu as oublié ta raison quelque part et suspendu ta chance à une branche du bosquet de ton village ; sinon, tu ne viendrais pas ici aujourd’hui. En effet, tout étranger qui voit ce que tu viens de voir doit périr à l’heure et à l’instant. Ô toi, étranger et fils d’Adam, le roi que tu vois ainsi amarré n’en est pas moins encore roi. Il a pouvoir d’ordonner sur tout étranger, et cela jusqu’à sa destitution qui n’est pas encore prononcée. Or, il m’a ordonné de te flécher à mort. Avance ! Je vais te mener à notre lieu de supplice, et là, je hérisserai mes piquants et les lancerai sur toi tous à la fois. Ils te transperceront et tu mourras !
    Baa-Wamnde prit docilement les devants ; le piqueur le suivit, le guidant de la voix. Quand ils furent arrivés sur les lieux, le porc-épic se secoua énergiquement et ses aiguilles jaillirent comme des traits en direction du corps de Baa-Wamnde. Mais, ô miracle, elles tombèrent toutes en deçà de son corps et se fichèrent en terre, formant comme une haie tout autour de lui. Qu’est-ce donc qui avait pu ainsi arrêter les flèches ? Avaient-elles ricoché sur un mystérieux bouclier, un bouclier qu’aucun œil ne pouvait voir ?…
    A l’instant même un hérisson jaillit de l’invisible et dit :
    — Ohé, porcs-épics ! Si Baa-Wamnde avait péri ce jour par votre faute, vous seriez tous exterminés par une male mort.
    Le roi porc-épic, bien qu’attaché comme un fagot de bois, lui demanda :
    — Qui est donc Baa-Wamnde ? Quand et où l’as-tu connu ?
    Le hérisson raconta :
    — J’ai connu Baa-Wamnde un jour de grand malheur, un jour ou je me suis trouvé bloqué au milieu d’un incendie de brousse. Le feu, qui pétillait avec rage, avançait rapidement vers moi ; ses flammes dévoraient voracement tout ce qui se trouvait à leur portée. J’éprouvais une si grande peur et mon cœur battait si fort que mes pattes se paralysèrent comme si elles avaient enflé tout à coup. Baa-Wamnde, qui avait vu la scène, sauta par-dessus les flammes pour me rejoindre. Il me prit, me mit dans son sac et derechef s’élança audessus du feu pour sortir de la zone d’incendie. Puis il alla me placer dans un trou. C’est en reconnaissance de ce bienfait que, pour le protéger, mes frères hérissons, invisibles à vos yeux, se sont mis en cercle autour de lui. Chacun de nous a arrêté l’une des flèches lancées par votre bourreau et l’a fichée en terre. Quant à vous, porcs-épics, vous connaissez le pouvoir magique qui est le nôtre, à nous hérissons. Si vous ne réparez pas joliment votre faute, nous vous infligerons une punition sévère !
    Sur ce, un porc-épic borgne, aux membres à moitié brisés, avança péniblement, traînant son corps délabré. Il dressa son cou et vomit un fruit de foogi (38).
    — Ô Baa-Wamnde ! dit-il. Prends ce fruit et mets-le dans ton sac.
    Puis il s’adressa aux autres porcs-épics :
    — Vous avez toujours eu une mauvaise opinion de moi. Chaque fois que je vous ai donné un conseil, vous avez refusé de m’écouter, me prenant pour un imbécile. Mais le fait d’être laid et d’avoir un corps difforme n’est en aucune façon une preuve d’imbécillité ; cet état extérieur ne saurait éteindre la bénédiction intérieure de Geno une fois qu’il l’a donnée 13.
    Ô Baa-Wamnde, continua-t-il, consomme ce fruit dès que tu auras faim, puis gardes-en les noyaux dans ton sac. Ils te seront utiles un jour de difficulté, et ce jour viendra pour toi puisque tu vas à Weli-weli.
    Baa-Wamnde remercia le hérisson et prit congé des porcs-épics, auxquels il pardonna gracieusement leur mauvaise intention. Poursuivant son chemin, il arriva devant un fleuve. Celui-ci avait tellement grossi qu’il commençait à sortir de son lit et menaçait d’inonder une partie de la plaine. Déjà il avait provoqué l’éboulement d’une partie de ses hautes berges, déraciné de nombreux arbres et noyé les broussailles. Sa haute crue avait presque avalé les bosquets des îlots qui n’étaient plus visibles qu’à moitié. Sous les coups répétés des vagues, une écume blanchissait les lèvres du fleuve 14, comme l’on voit parfois se couvrir d’une écume blanchâtre les lèvres desséchées d’un homme altéré qui a beaucoup parlé.
    A la vérité, ce fleuve était différent de tous les autres fleuves de la terre : c’était Gayobélé, le fleuve magique des Fulɓe 15. Il alimentait de grands lacs et possédait par endroits d’immenses profondeurs. Chacune de ses poches d’eau contenait des variétés innombrables de poissons de toutes formes et de toutes tailles. Les gros poissons qui vivaient au plus profond des eaux se nourissaient des poissons moyens qui les surplombaient. Ceux-ci à leur tour, mangeaient les plus petits qui nageaient au-dessus d’eux, les siiwuuji. Pendant les périodes sans lune de la saison froide, les siiwuuji quittaient leur poche d’eau et remontaient le courant du fleuve. Leur voyage se poursuivait jusqu’à l’étang dit du jujubier. Là, ils profitaient de la crue du fleuve et de l’inondation pour s’éparpiller dans la plaine, chaque femelle sachant très exactement ou aller déposer sa ponte. Le retrait des eaux coïncidant avec l’éclosion des œufs, les jeunes poissons se trouvaient drainés vers le lit du fleuve. Ils redescendaient son cours en aval, se separaient de leur maman et allaient vivre leur vie d’adulte, chacun se retirant dans l’une des 113 poches de Gayobeele, à l’exact niveau de profondeur qui était celui de son espèce (39).
    Baa-Wamnde entra dans le fleuve magique et entreprit de le traverser à la nage avec son mouton. Ngudda, le crocodile à la queue écourtée (40) qui a reposait non loin de là aperçut le kobbu-nollu et son maître qui nageaient vers la rive opposée. Tout heureux, le grand reptile aquatique à l’épaisse cuirasse crut avoir ainsi à portée de ses dents une provision de nourriture pour de nombreux jours. Serrant fortement les mâchoires, il redressa bien droit ce qui lui restait de queue et entra dans le fleuve. Son nez, qui pointait à la surface, fendait leau comme un couteau déchire une étoffe. Deux larges bandes blanches semblaient s’écarter après son passage. Il avançait rapidement, bien décidé à se saisir du mouton aux yeux multicolores ou de son imprudent propriétaire, ou même, pourquoi pas, des deux à la fois.
    Baa-Wamnde et son mouton nageaient tranquillement, ignorant le danger qui les menaçait. Au moment où ils atteignaient la berge et s’apprêtaient ‘à sortir de l’eau, le carnassier aquatique à la peau brune et aux dents en forme de scie les rejoignit. Il ouvrit tout grand sa gueule. Bien que sa queue fût écourtée, il la recourba et la lança pour accrocher d’une seule prise Baa-Wamnde et son mouton ; après quoi il ne lui resterait plus qu’à les entraîner dans les eaux profondes pour les y étouffer et les y noyer.
    Si Ngudda le crocodile avait pu prévoir comment allait se terminer sa manœuvre, jamais il ne s’y serait lancé avec autant d’empressement et de décision. En effet, Ngabbu l’hippopotame se trouvait justement posté à proximité. Et lorsque le caïman lança sa queue avec force, celle-ci, au lieu de happer Baa-Wamnde et son mouton, se trouva saisie au vol par les deux puissantes mâchoires de Ngabbu. Le grand quadrupède amphibie des fleuves referma d’un seul coup les deux immenses pièces osseuses, fortes comme deux battants de fer, qui supportaient ses dents, poussa un terrible hennissement et, tenant fermement sa proie, se hâta de regagner la terre ferme. Le pauvre crocodile était suspendu à sa gueule comme un vulgaire fruit de baobab, sa queue faisant office de pédoncule.
    Bâ-Wâ’m'ndé sortit de l’eau tout tremblant. Son mouton et lui venaient de l’échapper belle ! Ngabbu l’hippopotame balança le crocodile et le jeta le plus loin qu’il put. Le pauvre Ngudda, voltigeant comme une pierre éjectée par une fronde, fut arrêté dans son vol par un baobab planté à quelques mètres de là et resta accroché entre ses branches. En s’abattant sur l’arbre, il avait heurté l’un des fruits du baobab qui tomba à terre en tintant comme une cloche. Ngabbu l’hippopotame s’écria :
    — O Baa-Wamnde! Ramasse le fruit qui vient de tomber et ouvre-le !
    Baa-Wamnde se précipita, prit le fruit et l’ouvrit avec une pierre. Le fruit ne contenait pas, comme à l’accoutumée, du pain de singe, mais, ô merveille, il contenait un crâne, oui, un crâne, celui-là même que Buytoorin avait placé dans la case-nombril de l’hexagramme et qui avait conté et vaticiné (41)
    Ngabbu s’ecria :
    — Ô Baa-Wamnde le bienheureux ! Si un autre fruit était tombé, ç’aurait été le signe de ta mort. Prends ce crâne et mets-le dans ton sac, car il te servira un jour où tu seras dans l’embarras. Interroge-le, et il te parlera comme il a parlé à ton ancêtre Buytoorin et à son fils Helleere.
    — Qu’ai-je fait, s’exclama Baa-Wamnde, pour mériter d’échapper ainsi au grand danger qui me menaçait ? Sans ton intervention, Ngabbu, les dents pointues du carnassier à la peau brune ne m’auraient pas manqué !
    Ngabbu, qui était en fait une maman hippopotame, répondit à sa question :
    — Un jour, dit-elle, alors que j’allaitais un tout petit bébé, il m’est arrivé d’aller fourrager dans les rizières de ton village. Des chasseurs à l’affût se préparaient à me tuer, mais tu les en empêchas, leur rappelant qu’il est interdit par la coutume de tuer une femelle qui allaite, fût-ce une maman hippopotame.
    Tout à l’heure, ajouta-t-elle, je t’ai vu entrer dans le fleuve avec ton mouton et je savais que le gourmand à la queue écourtée chercherait â te tuer. Aussi me suis-je postée au bon endroit, ce qui m’a permis de happer sa queue avant qu’elle ne se saisisse de toi ou de ton mouton.
    Baa-Wamnde remercia chaleureusement Ngabbu la maman hippopotame. Puis il ramassa le crâne, le mit dans son sac et reprit son chemin vers Weli-weli.
    Après une demi-journée de marche, il pénétra dans une plaine rocailleuse où il vit ce qu’aucun œil n’avait jamais vu ni aucune oreille jamais ouï conter. Dans cette plaine, des œufs d’araignée étaient en train d’écraser des cailloux ! Dès qu’une pierre se trouvait touchée par un œuf, elle se réduisait en poudre et devenait comme de la farine de terre. Baa-Wamnde, au comble de l’étonnement, observa ce phénomène extraordinaire. En effet, que peut-il y avoir de plus étrange que des œufs d’araignée, symbole même de la faiblesse et de la fragilité, en train d’écraser des pierres 16 ?
    Une grosse araignée noire (42), suspendue à un arbre par un fil invisible de sa fabrication, dit au voyageur :
    — Bonhomme, d’où viens-tu et où vas-tu ?
    — Je viens du pays de Heli et Yoyo et me dirige vers Weli-weli, la cité magique de Njeddo Dewal.
    — Et que vas-tu chercher à Weli-weli ?
    — Je cherche Siree, le grand sourd-muet-borgne, frère d’Abdu, le petit bossu-borgneboiteux-cagneux.
    — Prends une provision de mes œufs, dit alors l’araignée, et emporte-les avec toi. Un jour difficile, leur pouvoir te servira à quelque chose.
    Baa-Wamnde ne se le fit pas dire deux fois. Il ramassa une bonne provision d’œufs, les enveloppa et les mit dans son sac.
    Il possédait maintenant dans sa gibecière sept choses insolites :

    des excréments de sauterelles surprises dans leur sarabande mystérieuse
    un tesson de carapace de tortue contenant un peu de terre glaise
    un peu d’humeur séchée provenant des yeux d’un vieux chien malade, mêlée à de l’antimoine amère
    une pierre miraculeuse vomie par un crapaud
    un fruit jaune et mûr de foogi offert par un porc-épic difforme
    un crâne nu sorti d’un fruit de baobab
    des œufs casse-pierres offerts par une mère araignée
    Oui, voilà les sept choses plus ou moins extraordinaires qui se trouvaient dans le grand sac que BâWàm’ndé portait en bandoulière.
    Continuant sa marche, Bâ-Wàrn’ndé déboucha sur une plaine qui ressemblait à une immense futaie : mais au lieu d’être hérissée de grands arbres, elle était plantée de pitons rocheux etroits et pointus comme des aiguilles qui semblaient vouloir transpercer la nue. Sur chaque pointe, une aigrette se tenait sur une patte, scrutant l’horizon d’un air méditatif. Certaines étaient de couleur cendrée, d’autres d’une teinte pourprée, d’autres encore d’une blancheur éclatante. Le faisceau de plumes qui ornait leur tête était lisse comme de la soie et brillant comme une pierre précieuse. A chaque brin de duvet qui garnissait leur jabot ou leurs flancs pendait une perle qui aurait pu servir de dot à une reine.
    A la vue de Baa-Wamnde, toutes les aigrettes (43) déployèrent leurs ailes et s’écrièrent :
    — Salut à Baa-Wamnde ! Salut, salut et encore salut à Baa-Wamnde, le conducteur de Kobbu. Mais ô Wâm’ndé, où t’en vas-tu comme cela ?
    — O aigrettes du Village des aigrettes ! répondit Baa-Wamnde, je vais à Weli-weli, la cité de Njeddo Dewal.
    — Baa-Wamnde ! s’exclamèrent les gracieux volatiles. Alors tu vas vers la mort, car Njeddo Dewal badine avec la vie des jouvenceaux. Maintenant, tu n’es plus très loin de ton but.
    Non loin de là, nichant sur quelques pitons, des cigognes noires à ventre blanc étaient occupées à gaver de vipères et de rats leurs cigogneaux aux duvets semblables à des brins de paille. Quand elles entendirent Baa-Wamnde déclarer qu’il se rendait â Weli-weli, elles claquèrent du bec.
    — Qu’est-ce donc qui t’est passé à travers la gorge et te fait désirer la mort ? dirent-elles. Car aller chez Njeddo Dewal la méchante, C’est aller vers une mort certaine.
    Pour toute réponse, Baa-Wamnde leur dit :
    — Ô cigognes de bon augure ! Indiquez-moi où se trouve Weli-weli ; et pour le reste, que la volonté de Geno soit faite !
    — Weli-weli se trouve derrière une montagne située non loin d’ici, répondirent les oiseaux au long bec (44) ; mais cette montagne, dont la crête effleure les nues, est une muraille infranchissable. Aussi, quand tu seras parvenu auprès d’elle, fouille dans ta besace et consulte le crâne qu’avaient consulté tes ancêtres. Il te dira ce qu’il faut faire pour triompher de cet obstacle.
    Baa-Wamnde remercia grandement les cigognes et poursuivit son chemin. Après quelques heures d’une marche facile, brusquement il se trouva au pied de la montagne-muraille. Il sortit alors de sa besace le crâne parleur et le supplia :
    — Ô crâne conseiller de mes ancêtres ! Je t’en conjure, au nom du baobab dans le fruit duquel tu t’étais retiré, dis-moi ce que je dois faire pour pouvoir traverser cette muraille de pierre infranchissable.
    — Cherche du bois de foogi, répondit le crâne, et sers-t’en pour allumer un feu. Dès que tu auras obtenu des braises ardentes, place-les dans le tesson de carapace de tortue, verses-y les excréments de sauterelle, brûle le tout et tu verras ce que tu verras !
    Baa-Wamnde partit à la recherche de bois de foogi. Il trouva assez rapidement un pied de cet arbuste entouré de quelques branches mortes. Il les cassa, les rassembla et, avec son silex, enflamma le bois sec. En peu de temps il obtint les braises nécessaires.
    Ouvrant son sac, il en sortit le tesson de carapace de tortue et les excréments de sauterelle. Il mit les braises ardentes dans le tesson et y jeta les excréments desséchés, qui s’enflammèrent. Il s’en dégagea une fumée blanchâtre qui monta droit dans l’air, s’épaissit, se solidifia et s’arrondit à son extrémité comme une barre à mine.
    Cette énorme barre miraculeuse se mit à cogner avec force sur la muraille pierreuse. Après plusieurs coups, elle y perça une ouverture assez large pour laisser passer Baa-Wamnde et son mouton, qui s’y engagèrent aussitôt. La galerie souterraine ainsi ouverte était longue et obscure mais, en fait, sa traversée demanda plus de temps que d’efforts aux deux voyageurs.

    Où Baa-Wamnde atteint son but
    Une fois sorti de ce tunnel, Baa-Wamnde aperçut la ville de Wélî-wéli qui s’étirait devant lui d’est en ouest, si immense qu’il ne pouvait en discerner les limites. Il ne sut jamais comment, tout à coup, il se trouva transporté dans une grande avenue de la cité !
    Chose curieuse, malgré la beauté des maisons dont beaucoup étaient à étages, il ne vit ni ne perçut aucun signe de vie ni de présence humaine. Sans savoir où il allait, il continua sa marche. Après avoir longtemps déambulé, il finit par déboucher sur ce qui, apparemment, était la place du marché. Mais au lieu d’y voir assemblée, comme il eut été normal, une foule de vendeurs et d’acheteurs, il ne vit que des animaux, et, de surcroît, des animaux qui se livraient à des activités tout à fait bizarres : sous un hangar, des chiens présentaient du mil à des singes ; ailleurs, des guenons offraient du lait de bufflonne à des porcs, des boucs puants parlaient haut à des oiseaux géants, des tortues s’adressaient en murmurant à des panthères.
    Plus loin, un âne installé devant une forge fabriquait des houes, des couteaux, des clous et des aiguilles. Un petit hérisson actionnait la soufflerie. L’âne, qui se servait de sa bouche pour saisir les outils avec lesquels il forgeait à chaud ou à froid, lançait, avant chaque operation, un braiment spécial.
    Devant tant de choses plus extraordinaires les unes que les autres, Baa-Wamnde resta interloqué, ne sachant que faire. « Certainement, se dit-il en lui-même, il s’agit là d’êtres métamorphosés par sortilège » Alors, se souvenant tout à coup de l’alliance sacrée qui existe entre Fulɓe et forgerons (45), il se dirigea vers l’atelier de l’âne.
    — Bonjour, forgeron aux grandes oreilles qui manie ses outils au moyen de ses mâchoires ! s’écria-t-il.
    — Bonjour, gandin de Pullo ! répliqua l’âne. Je parie qu’au lieu de te trouver ridicule toi-même, tu crois que c’est moi qui le suis ? Et d’ailleurs, que viens-tu faire ici avec ce mouton ?
    — Il n’est pas pour toi, repartit Baa-Wamnde. Je le destine à quelqu’un qui se trouve dans cette ville, je ne sais exactement où. Si tu peux me donner quelque indication à ce sujet, les mânes de mes ancêtres et des tiens t’en sauront gré, car ton geste te sera peutêtre utile, à toi et à tous les êtres que je vois ici bizarrement métamorphosés.
    — Alors, dit l’âne, tiens-toi bien, car je vais dégager un vent qui vous emportera, toi et ton mouton, dans un endroit où tu verras ce que tu verras.
    Baa-Wamnde saisit fermement la corde de son mouton. L’âne sortit alors de son fondement un pet aussi puissant que tonitruant. La violence du souffle fut telle que nos deux compagnons furent soulevés et projetés au loin. Ils allèrent retomber sur une charge de piments. Sous le choc, les gousses s’écrasèrent. Une fine poudre s’éleva, enveloppa Bâ-Wâmnde et lui piqua douloureusement les yeux et les narines. Ses larmes coulèrent en abondance. Aveuglé, il voulut s’essuyer les yeux du revers de la main. Il lâcha la corde du kobbu. Aussitôt, celui-ci s’échappa et se précipita dans une rue voisine, bêlant de toutes ses forces.
    Après avoir recouvré la vue, Baa-Wamnde; constata la disparition de son mouton. Entendant au loin les bêlements de l’animal, il s’élança dans la rue, tendant l’oreille, regardant à droite et à gauche, s’arrêtant de temps en temps pour mieux s’orienter. Arrivé devant une fourche où deux voies s’offraient à lui, il ne sut laquelle prendre car il n’entendait plus rien. Il récita alors la formule peule jalinga jalinga 17. Le dernier mot lui ayant indiqué la voie de droite, il s’y engagea sans hésiter. Un peu plus loin, il trouva le mouton tout occupé à se gratter.
    Au fur et à mesure que l’animal raclait sa toison de laine, des étincelles en jaillissaient pour aller retomber sur une sorte de vestibule métallique qui donnait accès à on ne savait quel édifice. Baa-Wamnde s’approcha du mouton. Au même moment, un être bizarre apparut : doté d’une tête humaine surmontant un tronc de caïlcédrat, il était porté par deux gigantesques pattes d’autruche. Cet être a la fois humain, végétal et animal (46), s’adressa à Baa-Wamnde :
    — Bonhomme malchanceux ! Qu’est-ce qui a pu t’amener en ce lieu interdit à tout être vivant sous peine de mort violente ? Si Njeddo Dewal apprend que tu es là, elle enverra son bourreau pour te castrer, te suspendre par les pieds et déchirer ta chair en lambeaux avant de te trancher la tête ! Si tu veux éviter ce malheur, donne-moi ton mouton.
    Au lieu de s’exécuter, Baa-Wamnde demanda à l’étrange créature quel était ce lieu et dans quelle pièce donnait ce vestibule métallique.
    — Le vestibule, répondit la créature hybride, donne sur une pièce où Njeddo Dewal séquestre ses ennemis et ceux qui refusent de la servir.
    — Je te remercie de ton information, dit Baa-Wamnde. Quant au mouton que tu me demandes, je ne puis te l’offrir car il ne m’appartient pas. J’ai été chargé de l’amener à Weli-weli pour le donner à Siree, le sourd-muet-borgne qui s’y trouve emprisonné. Or, à ce que je vois, tu es loin d’être cet homme.
    — En effet, répondit l’homme-plante-animal. Je ne suis ni Siree, ni Abdu son frère puîné le bossu-borgneboiteux-cagneux.
    Et tout à coup, sans en dire plus, il disparut.

    Pendant tout ce temps, le mouton avait continué a se gratter. Les étincelles qui jaillissaient de sa toison se focalisaient sur la porte du vestibule. Elles finirent par en faire fondre la serrure, mais le battant restait toujours fermé. Il était si lourd que trois éléphants n’auraient pas réussi à l’ébranler. Alors, à la manière d’un bélier prêt à charger, kobbu-nollu recula, puis fonça sur le battant qui céda miraculeusement. Suivi de Baa-Wamnde, il pénétra dans le vestibule.
    Celui-ci donnait sur une cour parsemée de clous pointus qui en tapissaient le sol aussi drument que des épines sur le dos d’un hérisson. Une voix se fit entendre :
    — Malheur! disait-elle, à celui qui vient d’ouvrir la porte du vestibule pour pénétrer dans la cour interdite !
    Au même moment, un bruit semblable à un coup de tonnerre éclata, assourdissant Baa-Wamnde. Comme par enchantement, son mouton disparut. Il était à nouveau bien embarrassé. Que faire ? Que dire ? Où aller ? A peine se posait-il la question que le ciel s’obscurcit au-dessus de sa tête. Un éclair en jaillit, suivi d’un grondement de tonnerre si violent qu’il fit trembler la terre et s’évanouir Baa-Wamnde.
    Encore à moitié inconscient, il sentit qu’on le transportait, puis qu’on le déposait sur le sol. Quelque chose lui léchait le bras. Il entrouvrit les yeux. C’était son kobbu-nollu, tout aussi miraculeusement réapparu, qui le réveillait ainsi avec douceur 18.
    Il vit qu’il avait été déposé au pied d’une termitière géante, tout entière façonnée d’argile jaune clair, sculptée de reliefs puissants terminés par des sortes de pinacles, comme on en voit au faîte des maisons ou au sommet de certaines collines. La reine tourna le dos à Baa-Wamnde, lui présentant son abdomen aussi énorme qu’une grosse tortue de fleuve salé. Quant au roi, dont la tête était aussi volumineuse que celle d’un éléphanteau, il fit face à Baa-Wamnde. Le temps de quelques clignements de paupière et sans qu’on sa comment, les deux termites géants avalèrent le mouton kobbu-nollu sans en laisser de traces. Puis ils rotèrent, comme font certains après un bon repas.
    Les ouvrières-termites, dont chacune était aussi grosse qu’un énorme crocodile, sortirent de leur cité avec affolement, cherchant un endroit où se cacher. Chacune se mit à creuser un trou dans le sol, malgré les cris du roi et de la reine leur ordonnant de rester sur place. Tous les termites finirent par disparaître sous terre.
    Brusquement, la reine se jeta sur son mâle, le dévora, puis courut vers la termitière pour s’y réfugier. Mais celle-ci, comme rongée par l’action d’une pluie persistante, s’effondra sur elle-même, découvrant aux regards Siree, le sourd-muet-borgne, qui se tenait en son milieu. Baa-Wamnde constata que ce dernier était non seulement borgne, sourd et muet, mais encore bossu par-devant et par-derrière. Son cou était pris dans un carcan et ses membres chargés de chaînes rivés à un gros tronc de caïlcédrat. Son corps était couvert de brûlures et de plaies où des vers se nourrissaient de sa chair.
    La reine des termites vint auprès de Siree.
    — Mon salut dépend de toi, dit-elle, et de toi seul. C’est notre maîtresse Njeddo Dewal, la grande magicienne aux yeux rouges comme un soleil couchant, qui nous a donné l’ordre a mon mari, mes compagnons et moi-même, de te charger de fers et de maçonner notre demeure autour de ton corps afin que personne ne puisse te délivrer. Elle a ensuite fait entourer notre termitière d’une muraille si haute et si lisse que même un lézard n’y peut grimper sans glisser et retomber à terre.
    Cette enceinte n’a qu’une entrée : un vestibule métallique magiquement fermé par une porte dont le battant est si épais et si lourd que la foudre elle-même ne peut le transpercer.
    Siree — dont la langue et l’ouïe s’étaient déliées comme par enchantement dès l’instant où le mouton kobbu-nollu avait pénétré à l’intérieur de l’enceinte — lui demanda :
    — Pourquoi Njeddo Dewal me séquestre-t-elle et me fait-elle maltraiter nuit et jour au fouet et au fer rouge ?
    — Tu es détenteur d’un secret mortel pour elle, répondit la reine. Or elle n’a réussi ni à te l’arracher, ni à te faire accepter de devenir son allié pour l’aider à parfaire son œuvre, qui est la destruction du pays de Heli et Yoyo et l’extermination de ses habitants par le feu, l’eau, le vent et la sécheresse. Le seul pouvoir qu’elle a eu sur toi a été de t’emprisonner comme elle l’a fait.
    Ta libération équivaut à sa perte. Le vestibule a ‘été miraculeusement ouvert je ne sais comment ni par qui. C’est l’heure de ta délivrance qui vient de sonner, car il était dit que celle-ci surviendrait quand mes ouvrières auraient disparu sous terre et que j’aurais dévoré mon mari après que tous deux nous aurions avalé un mouton kobbu-nollu. Je ne sais qui a introduit le kobbu-nollu dans notre demeure ni comment on s’y est pris pour le faire. Quoi qu’il en soit, nous sommes devant le fait accompli et maintenant, pour mon salut, je dois trouver une cachette sûre.
    Siree eut pitié de la reine des termites. Non seulement il lui pardonna, mais il oublia à l’instant même tout le mal qu’il avait subi par sa faute 19.
    — Que puis-je faire pour t’éviter les représailles de Njeddo Dewal ? lui demanda-t-il.
    — Presse sept fois mon abdomen avec les trois premiers doigts de ta main gauche en tenant repliés les deux derniers, répondit-elle.
    Siree s’exécuta sans se le faire répéter deux fois. Sous la pression de ses doigts, l’abdomen de la reine creva comme un abcès mûr. Il en sortit deux gros nuages, l’un sombre et ‘épais comme la nuit, l’autre léger et clair comme la lumière. Tous deux s’élevèrent rapidement dans l’atmosphère. Le premier rejoignit la nuit et augmenta son obscurité, le second rejoignit le jour et intensifia sa clarté.
    Les chaînes et les carcans qui rivaient Siree fondirent comme beurre au soleil. D’un seul coup, il fut non seulement délivré de ses liens mais miraculeusement guéri et de ses plaies et de ses infirmités. Ces dernières n’étaient dues en effet, tout comme celles de son frère Abdu, qu’à un charme de Njeddo Dewal, et ce charme se trouvait rompu.
    Une fois recouvrées sa santé et sa forme normale, Siree se révéla être un homme bien bâti et fort comme un taureau.
    Voyant devant lui Baa-Wamnde, il lui dit :
    — O Baa-Wamnde ! Voilà sept ans que je t’attends. A chaque soleil qui se levait, j’espérais te voir arriver avec le mouton providentiel kobbu. Et chaque fin de journée, chaque fin de semaine, de mois et d’année ne faisaient qu’augmenter mon désespoir. Mais mieux vaut tard que jamais. Tu es là, et me voici non seulement libéré de ma prison mais aussi guéri de mes infirmités.
    Cela dit, il se secoua énergiquement et s’étira comme un homme qui vient de se réveiller d’un long et lourd sommeil. Puis il reprit :
    — Partons d’ici sans attendre, car Njeddo ne tardera pas à apprendre ce qui vient de se passer. Or, c’est un signe de malheur pour son pouvoir !

    Nouvelle étape vers l’inconnu
    Siree et Baa-Wamnde quittèrent les lieux en courant. Dès qu’il eurent gagné la rue, Siree arracha deux poils de ses aisselles, un à gauche et un à droite. Il les noua et souffla dessus. Les deux poils se métamorphosèrent en un boa long de quatorze coudées et gros comme un tronc de baobab.
    — Bâ-Wâni’ndé, s’ecria-t-il, monte sur ce serpent et frappe ses deux flancs de tes talons. Il lui poussera des ailes et il s’envolera dans les airs (47). Il sera aussi rapide que l’éclair. Ne t’effraie pas des bruits que tu entendras et pour rien au monde ne te retourne pour regarder en arrière. Et si d’aventure quelque chose te frôle et semble prêt à se saisir de toi, n’éprouve aucune peur. Et surtout, je te le répète, ne te retourne pas, à aucun prix ! Il y va de ton salut » !
    Baa-Wamnde enfourcha l’énorme boa et le piqua des talons, comme l’aurait fait un cavalier de ses éperons. Aussitôt, le reptile géant prit les airs comme un oiseau. Il s’éloigna rapidement dans le ciel avec son passager 20.
    A l’instant même, Njeddo Dewal, dans sa demeure, fut prise d’un malaise terrible. L’air lui parut anormalement lourd, sa respiration devint difficile, sa poitrine se rétrécit. Elle se mit à se trémousser sur sa couche, pressentant que quelque chose se passait au vestibule métallique. Pour s’en assurer, elle envoya l’un de ses esprits serviteurs vérifier sur place si tout était en ordre.
    Une fois parvenu sur les lieux, l’esprit-serviteur trouva la lourde porte du vestibule entrebâillée. Il entra et constata la disparition de la termitière jaune clair. Ce que voyant, son ventre se remplit du désir d’informer 21 Il prit le chemin du retour avec hâte, craignant que son ventre trop rempli ne se déchire 22 et que les informations qui y étaient contenues ne s’échappent. Hélas, malgré toutes ses précautions, son ventre se déchira et les nouvelles se répandirent sur la terre. Il les ramassa à la hâte, les remit dans son ventre et cousit la déchirure. Sept fois, sur le trajet qui sépare le vestibule métallique de la demeure de Njeddo, son ventre se déchira et sept fois il le recousit. Lorsqu’il arriva enfin en face de Njeddo, il se mit à bégayer de frayeur :
    — Nje… Nje… Njeddo Dewal ! J’ai trouvé le vestibule ouvert. La termitière a disparu et les clous se sont rétractès sous la terre comme des griffes de félin au repos.
    A cette nouvelle, Njeddo Dewal poussa sept cris stridents. Une brusque chaleur lui parcourut tout le corps. Une sueur chaude détrempa son visage. Ne pouvant rester en place, elle s’agitait, se trémoussait, elle en vint même à souiller ses vêtements. Quand elle fut un peu calmée, elle appela sept esprits qui faisaient partie de ses serviteurs dévoués.
    — Allez voir immédiatement ce qui se passe au vestibule métallique, commanda-t-elle. Si d’aventure Siree le sourd-muet-borgne se trouve sur les lieux, emparez-vous de lui et tranchez-lui la tête avec le sabre que voici.
    Et elle remit au chef des sept esprits un sabre dont la lame était faite d’un alliage de sept métaux.
    — Avant d’exécuter Siree, ajouta-telle, allez ouvrir les sept cratères des sept monts volcaniques qui entourent Weli-weli. Commandez aux montagnes de vomir les feux de leurs entrailles. Que les flammes consument les nuages du ciel et carbonisent tout sur la terre, jusqu’aux grains de sable, et que tout soit réduit en cendre grise ! Que le feu ne laisse aucune vie subsister, qu’il empêche toute respiration, que rien ne demeure sur sa base ni dans son état naturel ! Allez !
    Comme une flèche, les esprits s’élancèrent, prêts à exécuter les ordres donnés par Njeddo Dewal. Arrivés devant le vestibule métallique, ils cherchèrent des yeux Siree, mais ils ne le virent pas.
    — Peut-être, se dirent-ils entre eux, Siree s’est-il caché dans un coin du vestibule ? Allons nous en rendre compte.
    Se suivant à la queue leu leu, ils se rapprochèrent craintivement du vestibule, hésitant à y pénétrer bien que le battant en soit entrebâillé. Ils étaient en train de se concerter, quand Siree surgit tout à coup derrière eux. Il leur ordonna sur un ton incantatoire :
    — Entrez dans le vestibule malgré vous ! Telle est la volonté de Geno 23.
    Les sept esprits se sentirent attirés comme par un aimant. Malgré leur résistance, ils furent précipités à l’intérieur du vestibule. La salle s’enflamma aussitôt et tous les sept périrent dans le feu. La lourde porte se referma et, miraculeusement, le vestibule et la muraille d’enceinte disparurent sous terre. A ce moment, Baa-Wamnde et sa monture volante n’étaient plus qu’un petit point noir à l’horizon.
    Njeddo Dewal, dans sa prescience, ressentit en elle ce qui venait de se passer. Furieuse comme un grand feu de brousse, elle se leva et prononça sept paroles magiques. Immédiatement, le firmament rougit comme s’il venait d’être teint avec du sang. Le soleil s’obscurcit, se détacha de son embasement, se rapprocha de la terre et déversa sur elle une chaleur infernale.
    La sorcière fit alors venir un gros oiseau auprès d’elle. Les uns disent que C’était un aigle pêcheur de très grande envergure ou un aigle chasseur, d’autres que c’était un aigle de haute montagne qui ne descend que rarement dans la plaine. Toujours est-il que Njeddo fixa sur le dos de l’oiseau gigantesque un siège dans lequel elle s’assit confortablement.
    Elle commanda à son gardien de tam-tam de battre de son tambour de sorcier recouvert de peau humaine. Au fur et à mesure que les sons du tam-tam se répandaient dans l’espace, les bêtes les plus méchantes de la terre sortaient de leurs nids ou de leurs terriers pour se lancer à la poursuite de Siree et de Baa-Wamnde, qu’elles avaient mission de rechercher. Njeddo Dewal avait su, en effet, que le mouton kobbu-nollu avait été amené par Baa-Wamnde. — Il faut coûte que coûte que vous attrapiez ces deux hommes, hurla-t-elle. Sinon, c’est la fin de mon pouvoir !
    Avant de partir, elle prit soin d’installer ses filles dans les branches touffues d’un grand caïlcédrat entouré d’un bosquet d’acacias 25. Puis elle commanda à son oiseau de prendre les airs.
    Siree, après avoir vu périr les sept esprits et disparaitre sous terre muraille et vestibule, avait prononcé quelques paroles magiques. Aussitôt le mouton kobbu-nollu — qui avait, on s’en souvient, été avalé en un clin dœil par la reine et le roi des termites — ressuscita et apparut devant lui, mais beaucoup plus grand qu’auparavant. Il avait la taille d’un pursang des sables 25. Siree l’enfourcha et ils s’élancèrent dans la direction qu’avait prise Baa-Wamnde. Ils fonçaient au galop sur la terre tandis que, perché sur son boa ailé, Baa-Wamnde fendait les airs.
    Njeddo Dewal se lança à la poursuite de Baa-Wamnde. Son coursier ailé’ étant particulièrement rapide, elle eut tôt fait de le rattraper. Elle toussa plusieurs fois. Aussitôt, un essaim de guêpes et d’abeilles sortit de ses narines. Elle leur ordonna d’aller piquer le boa volant jusqu’à ce que ses contorsions fassent tomber son cavalier, puis de descendre piquer Siree qu’elles trouveraient non loin de l’endroit où s’abattrait Baa-Wamnde.
    Armés de leur dard, les insectes prirent leur vol, si nombreux qu’ils en obscurcissaient le ciel. Ils donnèrent la chasse à Baa-Wamnde, mais celui-ci disparaissait régulièrement derrière des nuages semblables à des montagnes, les uns noirs comme du fer, les autres blancs comme des flocons de coton.
    L’oiseau de Njeddo flottait sur les airs comme une embarcation sur l’eau. Tantôt il s’êlevait si haut qu’il paraissait frôler les nues, tantôt il descendait si bas qu’il semblait vouloir balayer la terre. Quant à sa maîtresse aux yeux rouges, ses cheveux étaient ébouriffés comme de l’herbe folle, ses ongles aussi pointus que des javelots, ses talons épais comme une masse de forgeron, ses bras tranchants comme des sabres, sa bouche aussi grand

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