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Lettre de ma ferme par HAMERLAIN MOHAMED

17 juillet 2014

HAMERLAIN MOHAMED

 

Au milieu des champs de blé, jalousement gardée par de majestueux cyprès délimitant la propriété, se dressait la ferme du colon Millet. Sa toiture en tuiles rouges la mettait en évidence et accentuait  sa présence dans ce paysage méditerranéen. Ce mélange de couleurs et de parfums de fleurs d’orangers, de citronniers et de romarin en fit l’aspect vivant de ce décor féerique et pittoresque .On ne pouvait mieux rêver y être .La vigne ornait fidèlement les moindres recoins des arcades métalliques de l’entrée principale et les rangées de romarin aux fleurs violettes s’inclinaient pudiquement comme  pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs.    

Mon père qui en était le commis, n’hésitait pas à venir en aide aux ouvriers dans tous les travaux de la ferme. A l’aide d’une citerne hippomobile, il irriguait  les champs d’agrumes et alimentait la ferme en eau à partir d’un canal à quelques centaines de mètres. Le colon ne  venait que rarement s’enquérir des travaux et ne s’aventurait jamais à y passer la nuit. Le soir venu, les lieux  changent de mains, le colon  le pressentait et était assez malin pour tenter d’en savoir plus.  La nuit,les Djounouds y trouvèrent refuge . Au lever du soleil, mon père faisait comme si de rien n’était et s’empressa de saluer M. Millet qui en fit de même et enchaîna  pour parler de l’état d’avancement de tel ou tel travail.

Malgré les visites inopinées des soldats français qui nous soupçonnaient déjà ,ils n’arrivèrent  jamais à trouver la moindre trace ;mon père en faisait très attention.

Une fois, un soldat, ne trouvant rien d’autre à faire pour exprimer sa colère, envoya d’un coup de pied, le broc d’eau  en l’air .Je me revis encore,  agrippé de toutes mes forces au genou de ma mère ,qui,  le visage éclaboussé, préfère ravaler les quelques gouttelettes qui dégoulinèrent du haut de son front et finirent leur course dans sa bouche, évitant de les recracher, sans doute de peur  qu’elle  ravive encore sa colère et lui donne l’occasion  d’user de son arme   .

 De toute une guerre, je ne retiens  que ce geste qui, chargé de haine et de mépris, allait me servir de point de départ des tenants et aboutissants de l’arrivée  de cet intrus dans notre maison.

Je n’avais pas encore quatre ans, mais cela ne m’empêcha pas de me faire une idée sur la situation dans laquelle nous nous trouvions. Je savais pertinemment que notre présence en  ces lieux et temps ne lui faisait  pas plaisir et qu’il  était prêt à tout pour nous faire disparaître.

Aussi infime soit-il, cet incident   allait me permettre  de me faire une représentation assez claire sur  l’atrocité du régime colonial, qui agonisait  déjà  et qui  sentant son heure venir, tentait le diable pour  gardait l’Algérie  française.

Longtemps après le départ de ses envahisseurs, nos voisins  fermiers,    continuèrent de se raconter les  sauvageries de cette guerre imposée.

 Le soir venu,  ils  rejoignirent  mon père autour d’un thé ou d’un café.   Ces moments  leur permettaient de se confier mutuellement  pour se libérer de ce  mal qui les a  profondément affectés. Ce petit monde, pourtant si pacifiste  et si hospitaliers, s’est  naïvement  trompé d’hôte.

 Après la disparition de mon père, dans un tragique accident,  ma mère  pris  le relais , elle   accentuait   les moindres détails des fouilles de jour comme de nuit que l’armée française y effectuait. Ils nous  mélangeaient  la semoule avec le sucre et le sel sous prétexte que cela pourrait servir  de nourriture aux moudjahidines et ils n’avaient pas tort  disait-elle , notre maison était bel et bien un point stratégique pour les nôtres, ils venaient se reposer quelques temps avant de rejoindre le maquis.

Mon père qui était le commis des lieux, jouissait d’une certaine  confiance auprès de son chef qui finissait toujours par intervenir pour  le faire libérer niant de ce fait sa moindre liaison avec les Fellagas, comme il préférait les appeler.

Ce colon était pour quelque chose dans cette affaire, nous disait elle, il y avait une sorte de complicité entre lui et les Moudjahidines. Il devait garder le silence en échange de sa sécurité et  de celle de  sa ferme. C’est pourquoi enchaînait-elle, une fois en venant à la ferme, comme il avait un flair de chien, s’est tout de suite rendu compte qu’il n’était pas le bienvenu, il remonta aussitôt dans sa voiture et rebroussa chemin à toute allure. Je fus soulager de le voir revenir quelque temps après avec un grand panier  de fruits et légumes. Ce geste me rassura de ses  intentions envers les nôtres, mais je continuais tout de même à faire semblant de ne pas savoir ce qu’il savait, puisqu’ils   nous prenaient pour des imbéciles, autant en profiter  de leur naïveté.

T

oi, tu es né en 58, c’est une année très douloureuse pour l’Algérie, la guerre battait son plein, les colons affolés par l’idée de perdre toutes ces richesses acquises illicitement  se comportaient comme des bêtes enragées, pour eux ces gens qu’ils assassinaient, étaient des sous-hommes qui n’avaient aucun sentiment humain et qui n’éprouvaient aucune douleur en perdant leur vie ou celle de l’un des leur.

 Malgré qu’elle fût illettrée, elle avait une perception très exacte des intentions morbides du colonialisme.   

L’ analphabétisme fit son handicap majeur  qu’elle  voulait  à tout prix éviter à ses enfants, je me souviens  de sa volonté en   m’accompagnant  à l’école du village ,en dépit des signes de désolation que   je voyais dans ses yeux, sans doute à cause de mes haillons  , une lueur   de fierté et d’espoir  trahit les traits crispés de son visage m’annonçant un futur probablement meilleur   , elle aurait   voulu  que je sois  habillé en conséquence , et mes pieds nus lui firent encore plus de peine.

 Les quelques voitures qui passaient et disparaissaient presque aussitôt, le long de cette interminable route, me donnèrent l’envie de poursuivre mon chemin malgré la douleur atroce que je ressentis aux pieds nus à chaque piétinement de gravillons qui jonchaient les accotements de la route.

Nous arrivâmes ce matin de septembre 1964 à la place du village, que je découvris pour la première fois et fûmes entourés par un groupe d’hommes qui semblaient connaître mon père et qui avaient l’air de le regretter, ils murmurèrent son nom pendant un long moment dans une discussion que je n’arrivais pas à comprendre,  finalement, l’un d’eux m’accompagna dans un magasin et m’acheta une paire de sandale qui me  soulagea  et me  donna l’envie d’aller découvrir cette école dont ma mère y tenait tellement.

Devant une bâtisse qui faisait office de classe, le maître des lieux  me demanda mes nom et prénoms et m’invita à prendre place.

Ce monde que je découvris avec stupéfaction, me donna envie d’aller au-delà de celui auquel je m’y étais résigné,  il  nourrit ma curiosité et stimula ma volonté de m’ y insérer  le plutôt possible.

 Ces enfants qui portaient de beaux habits avec des cartables pleins de belles choses et ces livres  que j’ignorais jusqu’à  l’existence même…,je commençai à douter sur ma chance d’en avoir un jour .   

A la  ferme, d’autres belles choses faisaient mon bonheur, mais comparées à celles que je venais  de découvrir,  elles feraient de beaux souvenirs et pourraient servir de passage à une phase que j’espérais meilleure.

 

 

 

L

e maître s’est  longuement entretenu avec ma mère, il me regardait de temps à autre pendant la discussion en remuant sa tête comme pour me faire signe de commencer à bien me connaître et  connaître cette phase difficile d’une  enfance orpheline. Je me perdis dans le labyrinthe de mon imagination et j’entrevis cette ferme à travers les traits du visage de ma mère, cette profonde tristesse qui l’envahit chaque fois qu’elle en parlait, je pus décoder le message qu’elle tentait de transmettre à l’instituteur qui fut lui-même ému.

Je fus retiré de cette pénible scène par le tintement de la cloche que j’entendis pour la première fois, ma mère était déjà partie et le maître au seuil de la porte nous invitait à sortir en récréation.

La cour de récréation était pour moi un autre espace qui allait  lui-même me projeter vers d’autres et je commençais à percevoir  cette relativité du  temps dans la vie  des êtres humains que nous sommes.

 Pour moi, les circonstances  doivent  représenter la première dimension à prendre en compte pour évaluer n’importe quelle vie humaine.

Je restais retiré, le dos au mur à   regarder  tous ces enfants riant, courant dans tous les sens, chantant des airs dans une langue plutôt étrangère, ces fillettes aux robes multicolores qui se tenaient par la main et formaient des rondes, dansaient et sautillaient de joie. Je restais là, à les regarder, les yeux écarquillés de stupéfaction et d’envie d’en faire partie un jour.

Mon frère aîné qui m’attendait à la sortie des classes, me conduisit  à notre nouvelle maison juste à côté  de l’école. Je pus déduire que ces hommes qui parlaient de mon père à la place du village tentaient  de  trouver une solution pour  nous  faire déménager dans cette nouvelle demeure en guise de reconnaissance.

  J’aurais voulu faire un dernier adieu à ma ferme natale , à ces citronniers si hauts et  si majestueux qui me tinrent compagnie dans les circonstances les plus difficiles  ,à ces orangers  qui furent si nourrissants et si généreux durant toutes ses années,à cette vigne qui ornait magnifiquement l’entrée de cette demeure, malgré tout, si douce et si hospitalière  ,à ces figuiers, à ces oliviers,à ces cyprès   qui, endeuillés  par la  mort  de mon père,   courbèrent l’échine au passage  du  convoi funèbre qui le conduisit  à sa dernière demeure. Cette scène  qui me traversa  l’esprit , me renvoya  au jour de l’enterrement de ce père que je commençais à peine à connaître. Ce jour là, j’étais esseulé malgré  tous ces hommes et ces femmes qui y étaient, curieusement ils se ressemblaient tous ,leurs visages livides exprimaient une  désolation et une  douleur profonde qu’ils arrivaient à peine  à dissimuler et que je n’arrivais pas encore à en tirer les raisons, ni encore moins les conséquences.

 

 J

‘errais d’un coin à l’autre  dans cette  ferme qui était plongée dans une désolation  éprouvante. Tous ces vergers verdoyants qui illuminaient ces lieux se tinrent d’un seul coup  figés , ahuris par la disparition  tragique de  cet être qui veillait  sur eux  avec la même attention et la même tendresse  qu’ il en  avait pour  ses propres fils.

 Je déambulais presque tout l’après–midi dans les sentiers qui servaient de passages aux ouvriers, je m’éloignais de plus en plus  pour éviter cette atmosphère macabre qui hanta les lieux.

A mon retour, le convoi était déjà parti et je fus comme  soulagé de cette douleur si intense et si éprouvante   de la mort d’un être aussi cher et aussi indispensable  que le père.

Aucune force au monde  ne pourra compenser ce manque d’affection et combler  ce vide qui meurtrit à jamais  mon existence et fragilisa mes chances de réussite dans cette vie… déjà assez difficile pour les autres.

 Les jours de marché hebdomadaire, je pris l’habitude de  m’asseoir devant la maison, à même le sol, regardant   ces gens qui revenaient avec pleins de paniers, ces gens insouciants qui allaient et venaient sans   prêter la moindre attention à cet autre monde de silence qui les épie et les entraîne vers l’obscurité  et l’inconnu, ces gens parmi lesquels je rêvais,  peut-être, revoir un jour     mon père que je crus capable de réapparaître.

Après un cycle primaire assez réussi, je pus décrocher mon examen de sixième pour  accéder  au  collège où je pus  bénéficier du régime d’interne. Le directeur très affecté par ma situation, m’exempta du trousseau règlementaire et du port de tablier que je ne  pouvais m’offrir. Je n’avais que mon vieux sac en guise de cartable.

  Après le cycle secondaire, je réintégrai l’institut technologique de Tiaret pour une formation d’instituteur, ce fût une occasion pour connaître des hommes et des femmes qui m’accueillirent à bras ouverts et me prêtèrent main forte pour m’affirmer dans cette vie.

Hommages à vous chers amis Tiarétis stagiaires de cette année scolaire de l’ITE 78-79.

Aujourd’hui, chef d’établissement scolaire ayant connu la privation de l’amour paternel et la pauvreté, je n’hésite pas à prendre mon cas comme exemple aussi bien devant mes collègues qu’avec les élèves traversant en situation difficile, je n’hésite pas à dire à mes élèves et mes enfant, ironisant sur le calvaire de mon enfance: figurez-vous, un jour ne sachant pas me chausser je suis rentré en classe sans chaussures, voyez-vous  la pauvreté n’a jamais été une honte, c’est une école qui forme des hommes et des femmes aguerris et décidés  à venir en aide, à leur tour, à ceux ou celles qui en ont besoin; histoire de perpétuer cette spirale vicieuse de ce monde sans merci.

L‘homme en soi est une œuvre divine qui mérite beaucoup plus de respect et de considération qu’une simple vie , cette créature si complexe, si angélique et si diabolique en même temps, que Dieu préféra aux anges et choisit pour en faire son image dans ce bas monde, serait-elle à la hauteur de cette plébiscite céleste, serait-elle à même de venir en aide à ses semblables ne serait-ce qu’un instant…., un instant de répit et de méditation pour faire honneur à sa race.

 HAMERLAIN MOHAMED

INSTITUTEUR  ITE DE

                                                                                  TIARET 1978/1979.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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