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Bénabou et Perec, l’histoire d’une amitié

10 avril 2015

Non classé

 


Entretien avec Marcel Bénabou
Guadalupe Nettel

 

 

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Marcel Bénabou est l’auteur de Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, Jette ce livre avant qu’il ne soit trop tard, Jacob, Ménahem et Mimoun, une épopée familiale, Résidence d’hiver. Secrétaire provisoire à perpétuité de l’OuLiPo, Marcel Bénabou tient les archives du groupe. Il publiera à la fin de l’année un recueil de nouvelles : L’appentis (Berg International, coll. « Un monde à part »). Le texte qui donne nom à ce livre constitue le chapitre numéro cent de l’œuvre majeure de Perec, La Vie mode d’emploi.

Comment avez-vous connu Georges Perec ?

J’ai quitté mon pays (le Maroc) en 1956 pour poursuivre des études au Lycée Louis-le-Grand. Quand j’étais en hypokhâgne, je me suis fait un groupe d’amis auquel appartenait aussi Régis Debray. Nous étions marxistes, mais nous voulions nous affilier au Parti Communiste français. Notre objectif commun était de créer une revue d’esthétique révolutionnaire. D’autres personnes de notre âge ont eu au même moment une idée similaire. Parmi eux se trouvait Georges Perec. Les deux groupes ont fini par fusionner. Cette revue, qui devait s’appeler La Ligne générale, n’a jamais vu le jour, par manque de soutien. Perec et moi sommes devenus amis et nous le sommes restés, même après La Ligne générale. Nous avions découvert qu’au-delà de nos idées politiques communes, nous partagions un même amour du langage, de la manipulation des mots et du jeu.

Comment êtes-vous entrés à l’OuLiPo ?

Un soir de fête chez Jacques Roubaud, Perec et moi avons lu un exercice que nous avions écrit ensemble. Il s’intitulait LSD (Littérature Semi-Définitionnelle). Charmé, Roubaud s’est levé de table et il nous a dit : « ce que vous êtes en train de lire correspond exactement à ce que cherche un groupe auquel j’appartiens depuis peu ». A cette époque-là, Georges Perec venait de publier Quel petit vélo… et aussi de gagner le prix Renaudot avec Les Choses. Les membres de l’OuLiPo l’ont choisi, et peu de temps après ce fut mon tour. Je crois que j’étais destiné à connaître l’OuLiPo. J’ai toujours été intéressé et amusé par les problèmes de langage. J’attribue cela à la situation linguistique que je vivais au Maroc, où je vivais entre l’arabe, l’hébreu et le français. J’ai très tôt compris que le langage avait plusieurs niveaux, et qu’il pouvait être trompeur. Tout petit déjà, j’aimais les jeux de mots et les combinaisons que l’on peut faire avec les langues. Mais je n’avais jamais pensé que j’écrirais de cette façon. Lorsque j’ai connu Georges Perec, nous avons théorisé ensemble ce goût pour la manipulation et les jeux de langage, et nous les avons transformés en éléments nouveaux de notre écriture. Nous voulions libérer la littérature de ce carcan de « Grande littérature » et de grandiloquence ; montrer qu’aussi bien la littérature que le langage sont partout. C’est une idée oulipienne, mallarméenne, mais aussi cabalistique, puisque dans le Zohar, comme dans la Kabbale, l’alphabet est la matière du monde. Voilà deux textes qui m’ont beaucoup marqué, non de manière religieuse mais du fait de la manipulation des lettres et des mots. Perec et moi avons entretenu une longue amitié, une merveilleuse complicité qui a duré jusqu’à sa mort. Il avait le sens de l’amitié et aussi beaucoup d’amis. Nous nous voyions très souvent.

L’acte d’écrire en groupe n’est-il pas impudique, comme une mise à nu ?

Lorsque l’on écrit des confidences ou des textes à fonction thérapeutique, ça l’est. Mais lorsque l’on se réunit pour écrire des textes à contraintes, des textes comme La disparition ouLSD, il s’agit d’une affaire de langage et non d’une confession. Il n’y a rien de gênant à cela. Et puis c’est plus facile à faire à dix que tout seul. Nous essayons de trouver la formule juste ou d’inventer une phrase qui ait l’air naturelle en éliminant la lettre ‘e’, et nous trouvons cela très divertissant. Il est vrai qu’au début les réunions de l’OuLiPo consistaient en des lectures et des critiques de ce que chacun avait fait, pas à écrire en commun. Le travail collectif est venu petit à petit. L’écriture sous contrainte se prête fort à la collaboration. Les moments passés avec Perec se trouvent parmi mes meilleurs souvenirs à l’OuLiPo, au-delà des liens affectifs qui nous unissaient. C’était un réel plaisir que de travailler avec lui. On riait tout le temps. J’ai eu de pareils moments avec Roubaud, Jouet ou Letellier.

La Disparition

A l’époque où nous travaillions beaucoup ensemble, Perec et moi avions décidé d’écrire le lipogramme le plus long jamais écrit. Nous avons rédigé à quatre mains les deux premiers chapitres du roman. Comme nous n’avions pas d’intrigue, et comme j’étais en train de rédiger à la même époque mon texte sur l’Afrique romaine, j’ai commencé à écrire au sujet de mon travail mais sans la lettre ‘e’. Ce n’est pas un hasard si l’un des personnages du roman s’appelle Ibn Abou… Pendant ce temps, Perec dressait des listes interminables de tous les mots que nous pouvions utiliser : des noms de poissons sans ‘e’, des noms d’oiseaux sans ‘e’… Nous avons également traduit sans ‘e’ quelques poèmes de Baudelaire. Mais nous ignorions toujours où cela allait nous mener. J’avoue que l’absence d’histoire a fini par me décourager, et puis c’était trop difficile. Perec a du poursuivre tout seul. Peu après, il a eu une idée géniale : il allait raconter la disparition de la lettre ‘e’. S’il avait eu cette idée plus tôt, je serais co-auteur de La Disparition.

Avez-vous une prédilection particulière pour certaines restrictions ?

J’ai souvent recours à un procédé que j’appelle la  » trituration homophonique « , très semblable au système de Raymond Roussel. Cette méthode a été fondamentale pour mon premier livre. Elle m’a obligé à aller récupérer mes anciens textes ; je les ai finis et j’y ai trouvé une cohérence. Elle m’a également obligé à raconter les histoires non pas au premier mais au second niveau. Mon lecteur n’entre jamais de plain pied dans l’histoire, il entre toujours en rapport avec quelqu’un qui essaie de lui raconter une histoire et qui lui explique comment il y arrive ou comment il y échoue. Cet ensemble de morceaux est devenu la marque de fabrication de tous mes livres, qui se présentent comme des fragments de livres imaginés.

Le chapitre cent de La Vie mode d’emploi.

L’idée m’en est venue du vivant de Pérec. Le jour où Perec m’a dit : « Voilà La Vide mode d’emploi. Elle n’a pas cent chapitres comme prévu, elle n’en a que 99″. Je lui ai dit en riant : « Si tu ne fais pas le chapitre cent, c’est moi qui le ferai un jour ». Perec m’a répondu, ravi :  » Eh bien vas-y ! « . Je me suis souvenu de ces mots peu de temps après sa mort, quand la revueLittérature, la première à vouloir rendre hommage à Perec, m’a invité à participer à son numéro spécial. La question, dès lors, était de choisir une restriction. J’ai décidé de ne reprendre aucune de celles que Perec avait utilisées dans le roman et d’aller un pas plus loin, c’est-à-dire de rédiger un texte qui puisse parfaitement s’intégrer à La Vie mode d’emploi, mais qui fasse également référence à l’ensemble de l’oeuvre de Perec, sous forme de clins d’oeil : un objet, le nom d’un personnage, etc. J’ai donc imaginé l’histoire d’une chambre dérobée dans laquelle est accrochée une affiche, une sorte de peinture cachée. Cette nouvelle est à la fois un pastiche et un hommage à Perec. J’y suis particulièrement attaché. Il s’agit de ma première fiction.

OuLiPo et pataphysique.

C’est une affaire complexe. Au départ, l’OuLiPo était une commission du Collège de Pataphysique. Plus tard, pendant la période d’éclipse du Collège, l’OuLiPo lui n’est pas resté dans l’ombre. Au contraire, c’est à ce moment-là qu’il est devenu le plus visible. Au cours de ces années, de nouveaux membres sont arrivés qui ne faisaient pas partie du Collège et les liens se sont détendus. Aujourd’hui, certains oulipiens sont membres du Collège et d’autres non. Celui-ci continue d’informer de nos activités mais nous ne dépendons absolument pas de lui. Certains s’en sentent proches, d’autres pas. Cardec, par exemple, appartient au Collège et participe à beaucoup de ses activités. Moi aussi, je suis membre, mais je n’assiste pas aux réunions. Et d’autres, tout simplement, ne font pas partie du Collège.

 


tipomenu

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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